Maison ActualitésVanilleVanilla perexilis Bertoni : la vanille de Puerto Bertoni et ses abeilles à orchidées

Vanilla perexilis Bertoni : la vanille de Puerto Bertoni et ses abeilles à orchidées

Moisés Bertoni et sa vanille de 1910, pourquoi elle est devenue Vanilla parvifolia, les deux familles de vanilles, et comment les abeilles euglossines pollinisent les vanilles sauvages

Par Arnaud Sion
8 minutes lire

Dans le monde de la vanille, il existe des noms qui sont des synonymes, et Vanilla perexilis Bertoni en est un bel exemple. Décrite en 1910 par un naturaliste installé au cœur de la forêt paraguayenne, cette vanille du Brésil et du Paraguay a fini par être reconnue comme une espèce déjà connue : Vanilla parvifolia. Son histoire est l’occasion de découvrir un personnage fascinant, Moisés Bertoni, et les véritables héroïnes de la reproduction des vanilles sauvages : les abeilles euglossines, ces « abeilles à orchidées » aux reflets métalliques. Moi Arnaud Sion, Arnaud Vanille, je vous raconte tout.

L’avis d’Arnaud, créateur du Comptoir de ToamasinaSoyons clairs dès le départ : la perexilis n’est pas une vanille à cuisiner. Ses gousses ne sentent rien. Mais elle m’intéresse pour deux raisons. Son nom raconte l’aventure des naturalistes qui ont exploré l’Amérique du Sud, et ses fleurs nous apprennent comment les vanilles se reproduisent sans l’aide de l’homme, grâce à des abeilles extraordinaires. Comprendre ces abeilles, c’est comprendre pourquoi, dans nos plantations, il faut marier chaque fleur à la main.

La fiche d’identité de Vanilla perexilis

DÉCRITE EN1910, par Moisés Bertoni
RÉCOLTÉE ÀPuerto Bertoni, Paraguay
STATUTSynonyme de Vanilla parvifolia
OÙSud du Brésil et est du Paraguay
FAMILLELes vanilles à feuilles fines
PARFUMAucun : pas de vanilline
Vanilla parvifolia, synonyme de Vanilla perexilis

Vanilla parvifolia, le nom actuel de la vanille perexilis de Bertoni

Moisés Bertoni et sa vanille

Moisés Santiago Bertoni (1857-1929) est un personnage hors du commun. Né en Suisse, ce naturaliste s’installe à la fin du XIXe siècle au Paraguay, au bord du fleuve Paraná, où il fonde un domaine expérimental en pleine forêt, que l’on appelle encore aujourd’hui Puerto Bertoni. Botaniste, agronome, météorologue, il y étudie la flore locale pendant des décennies et publie ses découvertes dans sa propre revue scientifique. C’est lui, notamment, qui fait connaître au monde scientifique le stévia, la plante sucrante des Guaranís.

En 1910, il décrit dans sa revue une petite vanille aux tiges grêles, récoltée sur son domaine, qu’il baptise Vanilla perexilis, « la très fine ». Son spécimen de référence est toujours conservé dans l’herbier de la Société scientifique du Paraguay. Bertoni a aussi décrit une autre vanille de la région, à laquelle il a donné son nom : découvrez la vanille bertoniensis.

Pourquoi perexilis est devenue parvifolia

Ce que Bertoni ignorait sans doute, c’est qu’une vanille très semblable avait déjà été décrite au Brésil, près de Curitiba, par le botaniste João Barbosa Rodrigues, sous le nom de Vanilla parvifolia. Au début du XXe siècle, les informations circulaient lentement, et chaque naturaliste décrivait la flore de sa région. En comparant les spécimens, les botanistes modernes ont conclu que les deux plantes ne présentaient pas de différences suffisantes pour être deux espèces. Selon les règles de la botanique, c’est le nom le plus ancien qui l’emporte : Vanilla perexilis est donc devenue un synonyme de Vanilla parvifolia. C’est ce qu’on appelle l’inflation taxonomique, que j’explique dans l’énigme de Vanilla pleei.

Concrètement, quand vous lisez « Vanilla perexilis » dans une liste des vanilles du Brésil, il s’agit de la même plante que la parvifolia. Je détaille sa description complète, son habitat et sa culture dans Vanilla parvifolia, la vanille de la Mata Atlântica.

À quoi ressemble la vanille perexilis ?

Cette vanille provient essentiellement du sud du Brésil, des États du Paraná, de São Paulo et de Rio de Janeiro, et de l’est du Paraguay. Elle vit dans le sous-bois de la forêt atlantique. Voici ses traits principaux.

  • ›Une liane très fine, grimpante ou en partie rampante, qui justifie son nom : rien à voir avec les tiges épaisses de la vanille de Madagascar.
  • ›Des feuilles fines comme une membrane, ovales, aux nervures en réseau bien visibles.
  • ›Des fleurs ouvertes, dont Bertoni décrivait le labelle blanc à trois lobes, orné de neuf crêtes vertes, sans la touffe d’écailles des vanilles parfumées.
  • ›Des gousses sans parfum. Elles ne fabriquent pas de vanilline : aucun intérêt en cuisine.

Est-elle en voie de disparition ? Elle n’a pas été évaluée officiellement, mais elle souffre comme toute sa famille de la destruction de la forêt atlantique. Et elle pourrait garder des gènes utiles pour l’avenir de la vanille, par exemple pour résister aux saisons sèches ou à certaines maladies.

Dans quelle famille de vanilles ?

Longtemps, on a classé les vanilles simplement selon qu’elles avaient des feuilles ou non. Les analyses d’ADN ont montré que ce critère ne voulait rien dire : la perte des feuilles est apparue au moins quatre fois, indépendamment, chez des vanilles qui se sont adaptées à la sécheresse en Afrique, en Asie, dans les Caraïbes et en Amérique du Sud. En 2010, les botanistes Soto Arenas et Cribb ont donc proposé une classification en deux grandes familles.

  • ›Le sous-genre Vanilla, celui de la perexilis : une quinzaine d’espèces d’Amérique tropicale, aux feuilles fines et aux gousses sans parfum, dont beaucoup vivent dans la forêt atlantique du sud du Brésil et au Paraguay.
  • ›Le sous-genre Xanata, celui de toutes les vanilles parfumées, de la Bourbon à la pompona. Son nom vient de xanat, le nom de la vanille chez les Totonaques, au Mexique. Il compte une section américaine, et une section nommée Tethya, d’après l’ancien océan Téthys, qui regroupe les vanilles d’Afrique, de Madagascar, d’Asie et du Pacifique.

Les abeilles euglossines, les « abeilles à orchidées »

Comme toutes les vanilles, la perexilis ne peut pas se féconder seule : une petite membrane sépare, dans sa fleur, le pollen de la partie femelle. Dans la nature, ce sont surtout des abeilles qui font le travail, et en Amérique tropicale, les plus importantes sont les abeilles euglossines, des genres Euglossa, Eulaema et Eufriesea. Souvent vert, bleu ou doré métallisé, ces abeilles solitaires sont surnommées les « abeilles à orchidées », tant leur histoire est liée à celle de ces fleurs. Pour la perexilis et ses proches cousines, d’autres abeilles solitaires, du genre Epicharis, joueraient aussi un rôle. Les vanilles les attirent de deux façons très différentes.

Des abeilles qui collectionnent les parfums

C’est le comportement le plus étonnant. Contrairement à la plupart des insectes, qui cherchent du nectar ou du pollen pour se nourrir, les mâles d’abeilles euglossines collectionnent des parfums. Ils brossent les molécules odorantes émises par certaines zones du labelle des fleurs, et les stockent dans de petites poches situées sur leurs pattes arrière. En mélangeant les parfums de différentes sources, chaque mâle compose son propre bouquet, qu’il utilise ensuite pour séduire les femelles. Certaines vanilles, comme la pompona ou la dubia, récompensent ainsi leurs visiteurs avec du parfum : la pompona attire tout particulièrement l’abeille Eulaema cingulata.

Chaque espèce de vanille émet un parfum floral bien à elle, qui n’attire que certaines abeilles. Cette spécialisation empêche les vanilles qui vivent côte à côte de se croiser entre elles : c’est l’une des raisons pour lesquelles tant d’espèces différentes peuvent cohabiter dans la même forêt.

Des fleurs qui mentent

D’autres vanilles, dont la planifolia, la vanille Bourbon, ne donnent rien du tout. Leurs fleurs ne produisent pas de nectar, mais elles font semblant : couleurs vives, petites marques qui imitent les guides à nectar, parfums attirants. Les abeilles se laissent prendre, puis apprennent à éviter ces fleurs sans récompense. Résultat : dans la nature, souvent moins de 5 à 10 % des fleurs donnent une gousse. C’est pour cela qu’en culture, on pollinise la vanille à la main, fleur par fleur, depuis la découverte d’Edmond Albius en 1841. Lisez comment cultiver et polliniser l’orchidée vanille.

Comment l’abeille pollinise une fleur de vanille

Le geste de l’abeille ressemble étonnamment à celui des « marieuses » de Madagascar. Voici les trois temps.

  • ›Entrer. L’abeille se pose sur le bout du labelle et s’engage dans le tube formé par le labelle et la colonne.
  • ›Ressortir. En reculant, son dos soulève la petite membrane et décroche le pollen, qui se colle sur son thorax.
  • ›Déposer. Dans la fleur suivante, le pollen qu’elle porte touche la partie femelle : la fécondation peut avoir lieu, entre deux plantes différentes.
Abeilles et vanille

Les abeilles, pollinisatrices naturelles des fleurs de vanille

Découvrez aussi le rôle des abeilles en Polynésie, et découvrez nos vanilles parfumées, elles, pollinisées à la main : la vanille de Madagascar, la vanille de Papouasie et notre vanille de Tahiti. Lisez aussi l’arôme de la vanille.

Vos questions fréquentes

Vanilla perexilis et Vanilla parvifolia, est-ce la même vanille ?

Oui. Perexilis, décrite en 1910 au Paraguay, est aujourd’hui considérée comme un synonyme de parvifolia, décrite plus tôt au Brésil.

Peut-on cuisiner la vanille perexilis ?

Non : ses gousses ne contiennent pas de vanilline et n’ont pas de parfum. Elle appartient à la famille des vanilles à feuilles fines, sans intérêt culinaire.

Qu’est-ce qu’une abeille euglossine ?

Une abeille solitaire d’Amérique tropicale, souvent aux reflets métalliques, surnommée « abeille à orchidées ». Les mâles collectent les parfums des fleurs pour séduire les femelles.

Pourquoi pollinise-t-on la vanille à la main ?

Parce que ses pollinisateurs naturels sont absents hors d’Amérique, et que, même chez elle, moins de 5 à 10 % des fleurs sont fécondées par les abeilles.

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