Voyagez à travers les herbiers et l’histoire de la botanique avec Vanilla pleei, une vanille qui sort des sentiers battus. Quand on parle de vanille, on n’imagine pas que le Brésil compte plus de 40 espèces de vanille sur son territoire, ni que certaines ont une histoire digne d’une enquête policière. Vanilla pleei en est le meilleur exemple : décrite en 1951 par un grand botaniste français, elle s’est révélée être une « espèce chimère », née du mélange accidentel de deux plantes différentes sur une même planche d’herbier. Moi Arnaud Sion, Arnaud Vanille, je vous raconte cette enquête, et je vous explique au passage la grande famille des vanilles : pourquoi certaines sentent divinement bon, et d’autres pas du tout.
- › La fiche d’identité de Vanilla pleei
- › Auguste Plée et Roland Portères
- › L’enquête : une espèce chimère
- › Le verdict des botanistes
- › Les deux grandes familles de vanilles
- › Pompona ou mexicana : les différences
- › Pourquoi certaines vanilles ne sentent rien
- › Pourquoi tant d’erreurs chez les vanilles
- › Pourquoi c’est important
- › Vos questions fréquentes
La fiche d’identité de Vanilla pleei

Vanilla pleei, l’histoire d’une espèce chimère
Si vous croisez le nom Vanilla pleei dans une base de données botanique, vous le trouverez parfois rattaché à Vanilla mexicana, parfois à Vanilla pompona. Ce double rattachement n’est pas une erreur de saisie : c’est la trace d’une énigme qui a duré près de soixante-dix ans.
Auguste Plée et Roland Portères : deux Français derrière un nom
Le nom pleei rend hommage à Auguste Plée (1786-1825), un naturaliste voyageur envoyé par le Muséum national d’Histoire naturelle de Paris pour explorer la flore et la faune des Antilles. Lors de ses expéditions en Martinique, au début du XIXe siècle, il récolta de nombreuses plantes, conservées depuis dans l’herbier du Muséum, dont une récolte de vanille enregistrée sous le numéro 621.
Plus d’un siècle plus tard, l’agronome et ethnobotaniste français Roland Portères étudie ces vieilles planches pour réaliser la première grande synthèse moderne du genre Vanilla, publiée en 1954 dans un ouvrage de référence sur la vanille dans le monde. En 1951, il décrit à partir de la récolte de Plée une nouvelle espèce, qu’il baptise Vanilla pleei. Mais Portères travaillait surtout sur des plantes séchées, dont les fleurs et les feuilles sont souvent déformées. Plusieurs des espèces qu’il a créées se sont révélées, plus tard, être de simples variantes d’espèces déjà connues.
L’enquête : une espèce chimère
Dès 1974, deux botanistes américains spécialistes des orchidées des Petites Antilles, Leslie A. Garay et Herman R. Sweet, ont un doute. Selon eux, la description de Portères mélange deux plantes : les feuilles d’une vanille à feuilles fines, comme la mexicana, et les fleurs d’une grande vanille à feuilles charnues, comme la pompona. Il faudra attendre 2020 pour en avoir le cœur net. Dans le cadre d’une grande révision des vanilles d’Amérique, les botanistes Guillaume Léotard et Adam P. Karremans examinent directement les deux planches d’origine conservées à Paris. Voici ce qu’ils découvrent.
- ›La première planche porte des tiges et des feuilles fines, souples, aux nervures en réseau : celles d’une vanille du groupe de la mexicana.
- ›La seconde planche porte de grandes fleurs jaunes, au labelle bien développé : sans aucun doute celles de la pompona.
Portères avait donc décrit et dessiné son espèce en fusionnant les feuilles de la première plante avec les fleurs de la seconde. Vanilla pleei n’a jamais existé dans la nature : c’était une chimère, née de deux récoltes réunies sous la même étiquette.
Le verdict des botanistes : Vanilla pleei devient Vanilla pompona
Quand un nom repose sur un mélange de plantes, les règles internationales de la botanique imposent de choisir un seul spécimen de référence, appelé « lectotype », pour fixer définitivement à quoi correspond le nom. En 2020, Léotard et Karremans choisissent la planche portant les fleurs. Ce choix est logique : chez les orchidées, et chez les vanilles en particulier, ce sont les fleurs, et surtout le labelle et la colonne, qui permettent de distinguer sûrement les espèces, alors que les feuilles varient beaucoup selon la lumière et l’humidité.
Conséquence : Vanilla pleei est désormais un simple synonyme de Vanilla pompona, décrite dès 1829. Les bases de données qui la rangent encore sous la mexicana s’appuient sur la planche des feuilles, et n’ont pas intégré cette décision. C’est d’ailleurs la même équipe qui a reclassé Vanilla paludosa parmi les synonymes de la mexicana.
Les deux grandes familles de vanilles
Pour comprendre cette histoire, il faut connaître la classification moderne du genre, établie en 2010 par les botanistes Miguel A. Soto Arenas et Phillip Cribb. Elle divise les vanilles en deux grands sous-genres, deux familles bien distinctes, et la pompona et la mexicana appartiennent chacune à l’une d’elles.
| Caractère | Sous-genre Vanilla | Sous-genre Xanata |
|---|---|---|
| Feuilles | Fines, souples, délicates, réticulées une fois séchées | Épaisses, coriaces ou charnues, ou absentes chez les vanilles sans feuilles |
| Labelle et colonne | Libres, soudés seulement à la base | Soudés sur plus de la moitié, en forme de trompette |
| Touffe d’écailles sur le labelle | Absente, remplacée par des crêtes ou un coussinet | Présente en général, comme une petite brosse |
| Grappe de fleurs | Peu distincte de la tige | Un axe bien distinct |
| Anthère | Presque perpendiculaire à la colonne | Parallèle à la colonne |
| Répartition | Amérique tropicale seulement, 15 à 18 espèces | Toutes les régions tropicales du monde |
| Espèce de référence | Vanilla mexicana | Vanilla planifolia |
| Gousses | Fines, sèches, sans parfum | Toutes les vanilles parfumées cultivées |
Le sous-genre Xanata se divise lui-même en deux sections : la section Xanata, qui regroupe les vanilles à feuilles d’Amérique, et la section Tethya, qui rassemble les vanilles d’Afrique, d’Asie et d’Océanie, ainsi que les vanilles sans feuilles des Caraïbes. Une révision publiée en 2025 propose même de rebaptiser le sous-genre Vanilla en Membranacea, en référence à ses feuilles fines comme une membrane. En résumé : Vanilla pleei, rattachée aux fleurs de la pompona, appartient au sous-genre Xanata, celui des vanilles parfumées.
Pompona ou mexicana : les différences
Voici, côte à côte, les deux plantes qui ont été confondues sur la récolte de Plée. Vous verrez qu’en réalité, tout les oppose.
| Caractère | Vanilla pompona, la planche des fleurs | Vanilla mexicana, la planche des feuilles |
|---|---|---|
| Tige | Très robuste et charnue, 1,5 à 3 cm de diamètre | Fine et grêle, moins de 0,6 cm |
| Feuilles | Charnues, ovales à elliptiques | Fines comme du papier une fois séchées, aux nervures en réseau |
| Fleurs | Grandes, jaune vif | Moyennes, vert pâle, labelle blanc |
| Labelle | Soudé à la colonne, avec une touffe d’écailles | Libre, sans touffe d’écailles |
| Gousse | Grosse et charnue, très parfumée : le vanillon | Fine, s’ouvrant à maturité, sans parfum |
La mexicana pousse de la Floride à l’Amérique centrale et aux Caraïbes, jusqu’au sud-est du Brésil, surtout le long du littoral, et on la trouve aussi dans le Maranhão. C’est une liane grimpante qui peut s’étendre sur plus de dix mètres, avec des racines aériennes et des fleurs pâles en grappes successives. Très répandue, elle varie beaucoup d’une région à l’autre, d’où ses nombreux synonymes. Lisez comment pousse la vanille.
Pourquoi certaines vanilles ne sentent rien
C’est sans doute la leçon la plus surprenante de cette histoire : toutes les vanilles ne sentent pas la vanille. Les espèces du sous-genre Vanilla, comme la mexicana, produisent des gousses fines et sèches, qui n’accumulent ni vanilline ni précurseurs aromatiques : elles n’ont aucune valeur en cuisine. Toutes les vanilles parfumées cultivées appartiennent au sous-genre Xanata. La planifolia, la vanille Bourbon de Madagascar, y concentre la vanilline. La pompona y développe surtout des composés anisés, l’alcool anisique en tête, qui lui donnent ses notes florales et amandées, très recherchées en parfumerie. Et la tahitensis mélange les deux.
Profil aromatique indicatif de trois vanilles : la planifolia et la pompona, du sous-genre Xanata, face à la mexicana
Je détaille tout cela dans la vanille pompona et dans les molécules aromatiques de la vanille. Découvrez aussi la vanille planifolia.
Pourquoi tant d’erreurs chez les vanilles
L’histoire de Vanilla pleei n’est pas un cas isolé. Les botanistes parlent d’« inflation taxonomique » : on a décrit au XXe siècle beaucoup plus d’espèces de vanilles qu’il n’en existe réellement. Voici les quatre raisons principales.
- ›Des fleurs introuvables. Les fleurs de vanille durent souvent moins d’une journée, au sommet des arbres : il est très difficile d’en récolter.
- ›Le séchage déforme tout. Dans un herbier, le labelle perd sa forme, les parties charnues se rident et les couleurs disparaissent.
- ›Une même espèce change d’aspect. La lumière, l’humidité, l’âge de la liane ou l’arbre support modifient beaucoup la taille des feuilles et la vigueur des tiges.
- ›Un faux endémisme. On décrivait souvent une « nouvelle » espèce à partir d’un seul spécimen d’une île ou d’un pays, alors que la plupart des vanilles d’Amérique couvrent de très vastes territoires.
C’est aussi pour cela qu’il faut prendre avec prudence le chiffre de « plus de 40 vanilles au Brésil » : certaines de ces espèces se révéleront peut-être, elles aussi, être des synonymes. Lisez les différentes variétés de vanille.
Pourquoi c’est important, au-delà de la botanique
Ces querelles de noms ont des conséquences très concrètes. La fusariose, une maladie due à un champignon du sol, est la plus grande menace pour les plantations de vanille dans le monde. Or la pompona y résiste naturellement bien, et des organismes de recherche comme le Cirad la croisent avec la planifolia pour transmettre cette résistance. Savoir que la vieille récolte de Plée appartient bien à la pompona, et non à la mexicana, permet aux sélectionneurs de savoir exactement à quel réservoir génétique elle se rattache. Bien nommer une plante, c’est la première étape pour bien la protéger et bien l’utiliser.
Vos questions fréquentes
Qu’est-ce que Vanilla pleei ?
Une vanille décrite en 1951 par Roland Portères à partir d’une récolte faite en Martinique. On sait aujourd’hui que c’était un mélange de deux plantes, et son nom est devenu un synonyme de Vanilla pompona.
Vanilla pleei et Vanilla mexicana, est-ce la même vanille ?
Non. Certaines bases de données les rapprochent encore, mais depuis 2020, Vanilla pleei est rattachée à la pompona, car son spécimen de référence porte des fleurs de pompona.
Toutes les vanilles sont-elles parfumées ?
Non. Seules les espèces du sous-genre Xanata, comme la planifolia ou la pompona, donnent des gousses parfumées. Celles du sous-genre Vanilla, comme la mexicana, n’ont pas de parfum.
Comment distingue-t-on les espèces de vanille ?
Surtout par la fleur : la soudure du labelle à la colonne, la présence d’une touffe d’écailles sur le labelle et la position de l’anthère. Les feuilles varient trop selon le milieu pour être fiables.
