J’ai écrit la première version de cet article en juillet 2019, au cœur d’une campagne de vanille qui s’annonçait chaotique. À l’époque, la vanille préparée se vendait encore entre 500 et 600 dollars le kilo à l’export, et personne ne savait si la bulle allait éclater. Moi Arnaud Sion, créateur du Comptoir de Toamasina, j’achetais alors ma vanille auprès de la famille de Flora, à Mananara-Nord, et je suivais la campagne au jour le jour grâce à mes contacts sur place. Aujourd’hui, je reprends ces notes de terrain. Je garde ce que j’ai vu et écrit en 2019, j’explique les prix de l’époque, je corrige ce qui était maladroit, et j’ajoute ce que personne ne savait encore : ce qui s’est passé en 2020 et après. C’est la suite de mon carnet de bord commencé avec la vanille de Madagascar en 2018.
- › La campagne 2019-2020 en un coup d’œil
- › D’où venait-on en 2019 ?
- › Ce que j’ai vu pendant la campagne 2019
- › Quel était le prix de la vanille en 2019 ?
- › La bulle spéculative et le préfinancement
- › 2020 : le prix plancher et le Covid
- › Les nouveaux pays de la vanille
- › Et après ? De 2021 à aujourd’hui
- › Ce que cette campagne m’a appris
- › Vos questions fréquentes
La campagne 2019-2020 en un coup d’œil

Des gousses de vanille de Madagascar de la campagne 2019
D’où venait-on en 2019 ?
Pour comprendre la campagne 2019, il faut se souvenir d’où l’on venait. En 2014, un kilo de vanille verte se vendait autour de 7 euros aux planteurs. Puis la demande mondiale de vanille naturelle a explosé, portée par les grands groupes agroalimentaires qui abandonnaient les arômes artificiels, et le cyclone Enawo, en mars 2017, a dévasté la région SAVA. Les prix se sont envolés : la vanille préparée a dépassé les 600 dollars le kilo à l’export, et valait presque autant que l’argent.
Des récoltes trop précoces. Cette flambée a eu un effet pervers terrible. Les vols sur pied se sont multipliés, et beaucoup de planteurs ont cueilli leur vanille trop tôt pour ne pas se la faire voler. Résultat : des campagnes 2017 et 2018 de très mauvaise qualité, avec des gousses chères et pauvres en arômes. À Mananara-Nord, la famille de Flora a fait le choix inverse : payer davantage de gardiens pour laisser les gousses mûrir. C’est pour cela que je leur suis resté fidèle. C’est aussi à cette époque que les planteurs ont commencé à graver leurs initiales sur les gousses, comme je l’explique dans le tatouage de la vanille.
Ce que j’ai vu pendant la campagne 2019
Une ouverture qui fait monter le stress. En 2019, l’ouverture officielle de la récolte a été fixée au 15 juillet, avec quinze jours de retard sur le calendrier habituel. À Madagascar, la date d’ouverture est décidée par l’État pour éviter les récoltes prématurées. Mais une récolte aussi tardive faisait craindre une nouvelle vague de vols chez les planteurs, qui voyaient leurs gousses mûrir sur les lianes sans pouvoir les cueillir.
Une SAVA sous tension. La région SAVA, au nord-est de l’île, produit l’essentiel de la vanille malgache. Dès l’ouverture, la situation y était tendue, avec des prix de la vanille verte qui faisaient le yoyo et une qualité très moyenne. Tous les acteurs espéraient une campagne plus sereine, avec des prix justes et une qualité normale. Ce ne fut pas le cas. Dans certaines zones très éloignées de Sambava, personne n’avait encore rien vendu plusieurs jours après l’ouverture.
Mananara-Nord, un autre rythme. Au Comptoir de Toamasina, je n’achetais pas ma vanille dans la SAVA, mais à Mananara-Nord, plus au sud sur la côte est, auprès de la famille de Flora, que l’émission Thalassa avait filmée. Leur vanille, laissée mûrir et préparée avec soin, restait d’une très belle qualité, et leurs informations me permettaient de suivre la campagne presque en direct. En juillet 2019, j’annonçais que la qualité de la récolte serait probablement meilleure que celle de 2018 : c’était vrai pour les planteurs qui avaient attendu la bonne maturité.

La région SAVA, cœur de la production malgache, sous tension en 2019
Quel était le prix de la vanille en 2019 ?
Voici les prix tels que je les relevais en 2019, complétés par ce que l’on sait aujourd’hui. Ce sont des ordres de grandeur : ils variaient fortement selon les régions, les qualités et les semaines.
| Produit | Prix relevé en 2019 | À titre de comparaison |
|---|---|---|
| Vanille verte, attendu en SAVA | Environ 100 000 ariary le kilo, soit 25 euros | Environ 7 euros le kilo en 2014 |
| Vanille verte, demandé par les planteurs | Le double, jusqu’à 200 000 ariary | Pour compenser les pertes du cyclone |
| Vanille verte, accord à Antalaha | 80 000 ariary le kilo | Un compromis local |
| Vanille préparée, export | Prévision de 500 à 600 dollars le kilo | Plus de 600 dollars en 2018 |
| Production malgache attendue | Environ 1 500 tonnes | Plus de 2 000 tonnes en 2020 |
Pourquoi l’ariary et le dollar ? La vanille verte, achetée aux planteurs, se négocie en ariary, la monnaie malgache. La vanille préparée, vendue par les exportateurs, se négocie en dollars, au prix dit FOB, c’est-à-dire chargée sur le bateau. Il faut environ cinq kilos de vanille verte pour obtenir un kilo de vanille préparée, sans compter des mois de travail : c’est pourquoi les deux prix sont si éloignés. Mon appel de 2019. À l’époque, j’écrivais qu’une filière à 600 dollars le kilo était une filière en train de mourir, et qu’un prix autour de 200 dollars permettrait à tous les acteurs de vivre durablement. Je le pense toujours. Pour les prix actuels, lisez le prix de la vanille.
La bulle spéculative et le préfinancement
En 2019, j’écrivais qu’une bulle spéculative s’était formée sur la vanille de Madagascar, et je désignais ses principaux artisans : certains industriels et revendeurs qui payaient la vanille d’avance, avant même la récolte, sans regarder la qualité. C’est ce qu’on appelle le préfinancement. Il faisait monter les prix, et encourageait les récoltes précoces, puisque la vanille était achetée quoi qu’il arrive.
Mon choix de l’époque. Au Comptoir de Toamasina, j’ai toujours refusé cette méthode : j’achetais uniquement de la vanille noire, déjà préparée, que je pouvais goûter et juger avant de m’engager. Le suspense des grands groupes. En juillet 2019, toute la filière attendait la décision des grands groupes mondiaux de l’agroalimentaire, qui devaient valider ou non leurs préfinancements. J’écrivais alors que si l’un d’eux refusait, la bulle pouvait exploser, et qu’on pourrait enfin revoir une vanille à un prix juste. C’est ce qui a commencé à se produire dans les mois suivants.
2020 : le prix plancher et le Covid
Le prix plancher. Pour enrayer la baisse des prix et protéger les recettes en devises, l’État malgache a pris une décision inédite : imposer un prix minimum à l’exportation, d’abord fixé à 350 dollars le kilo, puis ramené à 250 dollars en 2020, quelle que soit la qualité. Le Conseil national de la vanille contrôlait aussi la délivrance des agréments d’exportation. Sur le papier, il s’agissait de protéger les planteurs. Dans les faits, ce prix était très au-dessus de ce que les acheteurs étaient prêts à payer.
Le Covid. Au même moment, début 2020, la pandémie a fermé les restaurants, les hôtels et les pâtisseries du monde entier, principaux clients de la vanille gourmet. Les confinements ont bien relancé la pâtisserie à la maison, mais pas assez pour compenser. Les industriels ont puisé dans leurs stocks et suspendu leurs achats. Et la récolte 2020 a été abondante, sans doute plus de 2 000 tonnes.
Le paradoxe. Le résultat fut paradoxal : la vanille préparée devait être vendue au moins 250 dollars à l’export, mais la vanille verte s’est effondrée chez les planteurs, parfois à quelques dizaines de milliers d’ariary le kilo, alors qu’elle valait plus de 100 000 ariary peu de temps avant. Les planteurs et les collecteurs, pris en étau, ont dénoncé un système qui profitait surtout à quelques exportateurs agréés. Des centaines de tonnes de vanille sont restées bloquées dans les entrepôts, et une partie du commerce est passée par des circuits informels.
| Année | Prix indicatif à l’export | Contexte |
|---|---|---|
| 2014 | Autour de 450 $ | Début de la hausse |
| 2015-2016 | Autour de 600 $ | Demande de vanille naturelle en forte hausse |
| 2017-2018 | 600 à 700 $ | Cyclone Enawo, sommet historique |
| 2019 | De 500 $ vers 350 $ | Début de la baisse, prix minimum à 350 $ |
| 2020-2022 | Prix plancher de 250 $ | Covid, marché bloqué, stocks accumulés |
| Mai 2023 | Fin du prix plancher | Libéralisation du marché |
| 2024-2026 | Souvent 40 à 70 $ | Exportations record, prix au plus bas depuis vingt ans |
Les nouveaux pays de la vanille
Le prix plancher malgache a eu une autre conséquence : il a ouvert la porte aux autres pays producteurs. Pendant que la vanille de Madagascar restait bloquée à 250 dollars, les acheteurs se sont tournés vers des origines plus souples. La Papouasie-Nouvelle-Guinée, devenue un producteur important, avec sa vanille tahitensis aux notes florales et sa planifolia. L’Indonésie, producteur historique, très présente sur la vanille d’extraction. L’Ouganda, qui profite de deux saisons de récolte par an. Et d’autres, comme l’Inde, les Comores, le Mexique ou le Brésil, sur des marchés de niche. Pour les découvrir, lisez La Niña et la vanille, où je compare les grands pays producteurs.
Mon virage vers le Brésil. C’est aussi en 2019 que j’ai commencé à regarder sérieusement du côté des vanilles du Brésil, où je vivais déjà. Lors d’un voyage à Bahia, j’ai découvert une plantation qui cultivait des vanilles sauvages. Sans jamais abandonner mes partenaires malgaches, j’ai voulu construire une seconde filière, moins dépendante d’une seule île et de ses crises. Je vous raconte ces vanilles dans quelle gousse de vanille est la plus rare au monde.
Et après ? De 2021 à aujourd’hui
Le prix plancher de 250 dollars est resté en vigueur jusqu’en mai 2023, alors même que le prix du marché international était bien plus bas. Pendant ces années, la région SAVA s’est enfoncée dans la crise, avec des faillites et des planteurs incapables de vendre leur vanille. Quand l’État a enfin libéralisé le marché, les stocks accumulés ont déferlé : Madagascar a exporté des volumes records en 2024, mais à des prix très bas, souvent entre 40 et 70 dollars le kilo. Et en 2026, après le cyclone Gezani, les prix de la vanille Bourbon se situent toujours près de leur plus bas niveau depuis vingt ans. Je suis cette histoire dans La Niña et la vanille et dans la crise de la vanille à Madagascar.
Pyramide aromatique d’une vanille de Madagascar récoltée à maturité, comme celle de Mananara-Nord
Profil indicatif : gousse mûre, gousse cueillie trop tôt, vanille de Papouasie
Ce que cette campagne m’a appris
Un prix trop haut tue une filière autant qu’un prix trop bas. En 2019, la vanille à 600 dollars faisait fuir les industriels vers la vanilline de synthèse. En 2020, le prix plancher à 250 dollars a bloqué les ventes. Aujourd’hui, les prix trop bas ne permettent plus aux planteurs de vivre. Le juste prix, celui qui fait vivre tout le monde, reste la vraie question. La qualité ne se décrète pas. Ni un prix élevé ni une date d’ouverture ne garantissent une bonne vanille : seule la maturité des gousses et le soin de la préparation le font. C’est pourquoi j’ai toujours préféré goûter la vanille préparée avant de l’acheter. Ne jamais dépendre d’une seule origine. Cette crise m’a convaincu de m’ouvrir à d’autres vanilles, de Tahiti, de Papouasie et du Brésil. Pour apprendre à reconnaître une bonne gousse, lisez la qualité de la vanille.
Deux corrections à mon texte de 2019. J’écrivais alors « vanille AOC Bourbon » : c’était inexact, la vanille Bourbon de Madagascar n’est pas une appellation d’origine contrôlée ; seule la vanille de l’île de La Réunion bénéficie d’une indication géographique protégée. Et je présentais notre entreprise comme le premier vendeur français de vanille au Brésil, une affirmation que je ne peux pas démontrer et que j’ai retirée. En 2019, la presse régionale avait d’ailleurs raconté mon départ pour le Brésil, dans La Voix du Nord.
Vos questions fréquentes
Quel était le prix de la vanille de Madagascar en 2019 ?
La vanille préparée s’exportait encore autour de 500 dollars le kilo au début de la campagne, avant de baisser. La vanille verte se négociait entre 80 000 et 200 000 ariary le kilo selon les zones.
Qu’est-ce que le prix plancher de la vanille ?
Un prix minimum à l’exportation imposé par l’État malgache : 350 dollars le kilo, puis 250 dollars à partir de 2020, jusqu’à sa suppression en mai 2023.
Pourquoi le prix de la vanille a-t-il baissé en 2020 ?
À cause d’une récolte abondante, de la fermeture des restaurants pendant le Covid, et d’acheteurs qui refusaient le prix plancher et se tournaient vers d’autres pays.
Quelle différence entre vanille verte et vanille préparée ?
La vanille verte est la gousse fraîche vendue par le planteur ; la vanille préparée a été échaudée, étuvée, séchée et affinée. Il faut environ cinq kilos de vanille verte pour un kilo de vanille préparée.
La vanille de 2019 était-elle de bonne qualité ?
Globalement meilleure qu’en 2018, surtout chez les planteurs qui avaient laissé mûrir leurs gousses, mais encore inégale dans la SAVA.
Ma vanille de Madagascar aujourd’hui
Vanilles du monde
Dans mon livre, je raconte les grandes vanilles du monde, leurs terroirs, leurs crises et les gestes pour bien les choisir.
La campagne 2019-2020 restera pour moi celle où tout a basculé. Derrière les chiffres, il y avait des familles comme celle de Flora, qui ont choisi la qualité quand tout poussait à la facilité. C’est leur exemple qui guide encore mes choix aujourd’hui.