Au début de 2022, une nouvelle m’a frappé : à l’embouchure de l’Amazone, la mer avance dans le fleuve et l’açaí devient salé. Dans l’archipel de Bailique, en Amapá, où l’açaí est la principale source de revenus, les riverains se sont retrouvés sans eau douce. Moi, Arnaud Sion, créateur du Comptoir de Toamasina, je vis au Brésil depuis novembre 2015 et mon entreprise brésilienne exporte elle-même l’açaí : ce sujet me touche directement. Dans cet article mis à jour, je vous explique ce qui s’est passé, pourquoi l’eau salée remonte, ce que cela change pour le goût et la culture de l’açaí, et ce qui s’est passé depuis.
- › L’avancée de la mer laisse l’açaí salé et les riverains sans eau à l’embouchure de l’Amazone
- › Ce qui s’est passé en 2021
- › L’açaí devient de plus en plus salé
- › De l’exploitation du cœur de palmier à la récolte du fruit
- › Vivre sans eau douce au milieu du plus grand fleuve du monde
- › Citernes, eau de pluie et dessalement
- › L’embouchure de l’Amazone vulnérable à la montée de la mer
- › Pourquoi la mer gagne-t-elle sur le fleuve ?
- › Trois açaís, trois expositions au sel
- › L’açaí salé est aujourd’hui une réalité
- › Notre açaí et sa traçabilité
- › Mon verdict
- › Vos questions fréquentes
L’avancée de la mer laisse l’açaí salé et les riverains sans eau à l’embouchure de l’Amazone
Situé à l’embouchure de l’Amazone, l’archipel de Bailique, rattaché à la commune de Macapá dans l’État d’Amapá, vit de la pêche et surtout de l’açaí, sa principale source de revenus. Il faut environ 12 heures de bateau pour y aller depuis Macapá, à quelque 180 km.
La montée du niveau de l’océan Atlantique face au plus grand fleuve du monde menace aujourd’hui son activité. Dans cette région où pousse énormément de palmiers açaí, qui produisent le fruit pourpre, l’océan menace l’économie de l’archipel et ses habitants. À l’époque, le gouvernement de l’Amapá estimait leur nombre à environ 14 000 ; le recensement de 2022 de l’IBGE en a compté nettement moins, autour de 7 300, signe qu’une partie des familles est déjà partie vers la ville.
La mer a toujours lutté contre le fleuve à l’embouchure, et le fleuve avait l’avantage. Les riverains connaissent bien cette remontée saisonnière de l’eau salée, qu’ils appellent la maré lançante. Mais en 2021, l’Amazone a perdu l’avantage : pour la première fois, les huit îles de l’archipel ont été touchées. Avant, la mer longeait Bailique ; aujourd’hui, elle y entre totalement.
Si vous découvrez ce fruit, lisez d’abord qu’est-ce que l’açaí.

L’Amazone, un fleuve puissant qui perd du terrain face à la mer à son embouchure
Ce qui s’est passé en 2021
D’après les habitants, l’eau du fleuve a commencé à devenir salée à partir d’août 2021. En janvier, la récolte se termine, mais cette année-là avec un açaí au goût différent des autres années.
| Période | Ce qui se passe à Bailique |
|---|---|
| Depuis plus de dix ans | Les producteurs les plus proches de la côte remarquent un açaí au goût salé |
| 2020 | Environ un tiers de l’archipel est touché par l’eau salée en saison sèche |
| Août 2021 | L’eau du fleuve devient salée ; le phénomène dure plus longtemps que d’habitude |
| 14 octobre 2021 | La mairie de Macapá décrète l’état d’urgence dans le district de Bailique |
| Fin 2021 | Pour la première fois, les 58 communautés des huit îles sont atteintes par l’eau salée |
| 2023 | Sécheresse historique en Amazonie, nouvel état d’urgence ; les premiers dessalinisateurs installés échouent face au sel et aux sédiments |
Le 14 octobre 2021, la mairie de Macapá a décrété l’état d’urgence : dans le district, la mer l’avait emporté sur le fleuve et la population n’avait plus que de l’eau salée. Une distribution d’eau minérale et de paniers alimentaires a été organisée par bateau. Certaines familles n’ont reçu qu’un seul lot de 15 packs d’eau minérale, soit 135 litres, pour plusieurs mois.
L’impact touche aussi les baies d’açaí. Depuis plus de dix ans, les producteurs les plus proches de la côte remarquent un açaí qui devient salé, et le phénomène s’intensifie. Dans ma première version, j’écrivais que plus de 200 producteurs étaient en danger ; le chiffre que je peux vérifier est celui de la coopérative locale d’açaí, qui comptait alors 132 producteurs, dont un signalait déjà du sel dans une partie de sa production.
L’açaí devient de plus en plus salé
Quand l’eau de mer envahit le territoire, l’açaí subit des altérations dans sa saveur. Dans la várzea, le palmier vit les pieds dans l’eau : deux fois par jour, la marée inonde les açaizais d’eau du fleuve, et c’est cette eau douce, chargée de sédiments, qui le nourrit. Quand elle devient saumâtre, le palmier absorbe du sel, qui se retrouve dans le fruit.
Il y a des endroits, au nord de l’archipel, où l’açaí est totalement salé, selon les producteurs, et pratiquement impossible à vendre, car le consommateur ne va pas l’aimer. Un açaí réussi a des notes de fruits rouges, de cacao et une légère amertume ; une pointe de sel déséquilibre complètement ce profil.
Cette menace intervient à un moment où l’açaí de l’estuaire traverse une phase de consolidation et d’expansion. Dans la première version de cet article, je comparais les rendements de l’açaí des zones humides et de la terre ferme ; les chiffres de l’Embrapa sont en réalité d’environ 5 tonnes par hectare et par an pour l’açaí traditionnel, de várzea ou de terre ferme non irriguée, contre jusqu’à 12 tonnes pour la variété irriguée BRS Pai d’Égua. J’en parle dans tout savoir sur le palmier açaí.
La pyramide aromatique d’un açaí d’eau douce
De l’exploitation du cœur de palmier à la récolte du fruit
Après des années d’exploitation prédatrice du cœur de palmier, les cultivateurs de l’estuaire se sont tournés vers le fruit pour le vendre. Mais il faut que la forêt reste sur pied. La principale intervention est le nettoyage de la zone, par l’élagage, et parfois la coupe d’autres arbres pour laisser la lumière aux palmiers. On trouve ainsi, dans certains lieux, plus de palmiers açaí que de forêt originale.
Aujourd’hui, des formations sont organisées pour préserver la forêt. À Bailique, la coopérative d’açaí a été la première organisation du Brésil à obtenir une certification FSC pour les services écosystémiques, qui reconnaît la conservation du stock de carbone et de la diversité des espèces, avec près de 3 000 hectares d’açaizais certifiés.
C’est un modèle intéressant, à l’opposé de la monoculture que je décris dans la demande mondiale d’açaí détruit les forêts inondables.
Vivre sans eau douce au milieu du plus grand fleuve du monde
Malgré les bonnes pratiques qui se répandent et le boom de l’açaí, les habitants souffrent d’infrastructures précaires. Les maisons dépendent de l’électricité fournie par des générateurs à essence, dont le prix est de plus en plus prohibitif. Il n’y a pas de système d’égouts adéquat, et l’hôpital le plus proche se trouve à Macapá.
Aujourd’hui, les bains se font souvent avec de l’eau saumâtre, qui laisse le corps collant et avec une odeur semblable à celle de la mer. Pour pallier la pénurie d’eau, beaucoup récupèrent l’eau de pluie ou se rendent en canoë jusqu’à des cours d’eau encore doux. Le médecin local a signalé des vomissements, des diarrhées et des problèmes de peau liés à l’usage d’une eau impropre.
Vous pouvez imaginer ce que cela coûte pour se nourrir, cuire le riz ou laver la vaisselle. Selon l’OMS (Organisation mondiale de la santé), chaque personne a besoin de 50 à 100 litres d’eau par jour pour couvrir ses besoins de base. À Bailique, un bidon de 20 litres d’eau potable coûtait alors environ 25 reais, une somme considérable pour une famille de riverains.
Citernes, eau de pluie et dessalement
Le développement du captage de l’eau de pluie est la première réponse. Presque chaque maison s’est équipée de plusieurs citernes : une pour décanter l’eau salée du fleuve, qui sert à la toilette et à la vaisselle, et d’autres pour stocker l’eau de pluie filtrée, réservée à la boisson et à la cuisine.
Mais quand la pluie manque, les réserves s’épuisent. En 2023, une sécheresse historique a frappé l’Amazonie, et certaines communautés ont passé des mois sans pluie significative. Les premières unités de dessalement installées la même année dans la communauté principale ont échoué : la salinité et la quantité de sédiments de l’eau dépassaient ce que les machines pouvaient filtrer. Une étude technique commandée par la mairie avait d’ailleurs jugé le dessalement difficile, à cause de la forte turbidité du fleuve.
L’embouchure de l’Amazone vulnérable à la montée de la mer
Au Brésil, l’embouchure de l’Amazone est l’une des régions les plus vulnérables au changement climatique, car elle se trouve à la frontière entre l’influence de l’océan et celle du continent. En outre, il s’agit de terres très basses : on pourrait se retrouver dans une situation comparable à celle des Pays-Bas, mais sans digues.
Selon l’océanographe Wilson Cabral, de l’Institut technologique de l’aéronautique (ITA), l’ampleur de l’intrusion d’eau salée à l’embouchure augmentera avec l’élévation du niveau de la mer. Elle produit ses effets sur des kilomètres à l’intérieur des terres, avec un changement de l’écosystème et une population qui risque de partir vers les villes.
Ces effets ne se limitent pas à la surface : ils incluent la pénétration d’eau salée dans la nappe phréatique. Cela touche tous les usages qui en dépendent, de la collecte de l’eau à la culture de l’açaí.

La montée de la mer rend l’açaí salé à l’embouchure de l’Amazone
Pourquoi la mer gagne-t-elle sur le fleuve ?
Il n’y a pas une seule cause, mais plusieurs qui s’additionnent :
- ›la montée du niveau de la mer, liée au changement climatique ;
- ›la baisse du débit du fleuve pendant les sécheresses, comme celle, record, de 2023 : moins d’eau douce pousse moins fort contre la mer ;
- ›les barrages hydroélectriques sur les rivières amazoniennes, qui retiennent les sédiments et freinent leur arrivée à l’embouchure : or ces sédiments sont responsables de la formation des terres, et s’ils diminuent, l’érosion côtière augmente ;
- ›les transformations du fleuve Araguari, sur le continent voisin, où l’élevage de buffles et les aménagements ont modifié son cours et créé de nouveaux chenaux, qui accélèrent l’érosion de certaines îles ;
- ›l’érosion des berges, les terras caídas, qui emporte des pans entiers d’açaizais et complique l’installation de canalisations d’eau.
Le changement climatique touche aussi les autres épices tropicales : je l’explique pour la vanille dans changement climatique et vanille.
Trois açaís, trois expositions au sel
Ma lecture, échelle indicative de 0 à 5
Le radar compare trois situations de culture de l’açaí face à la remontée de la mer. L’açaí de l’estuaire, comme à Bailique, est le plus exposé au sel et à l’érosion, car il dépend directement des marées. L’açaí de várzea intérieure, plus en amont, profite encore d’une eau douce et garde un goût régulier, mais reste lié aux crues. L’açaí de terre ferme irriguée échappe au sel et donne de meilleurs rendements, mais il a besoin d’eau d’irrigation et ne remplace pas la forêt. C’est une lecture qualitative, pas une mesure.
L’açaí salé est aujourd’hui une réalité
Comme vous pouvez le voir, l’açaí salé est une réalité, et l’avancée de la mer fait des dégâts en changeant l’écosystème fragile de l’embouchure de l’Amazone.
Depuis 2022, la situation ne s’est pas améliorée. Dans le nord de l’archipel, l’eau salée peut rester jusqu’à huit mois par an. Des producteurs voient leurs açaizais reculer de plusieurs dizaines de mètres sous l’effet de l’érosion, et des familles continuent de partir vers Macapá. Les chercheurs de l’Institut de recherches scientifiques de l’Amapá (IEPA), qui étudient Bailique depuis une vingtaine d’années, regrettent le manque de données pour préparer l’adaptation.
Pour le consommateur, la conséquence est simple : l’açaí n’est pas une ressource infinie et uniforme. Son goût, sa disponibilité et son prix dépendent d’écosystèmes fragiles. C’est une raison de plus pour s’intéresser à l’origine de ce qu’on achète, et pour choisir un açaí de qualité.
Notre açaí et sa traçabilité
Dans ma première version, j’écrivais que le Comptoir importait directement l’açaí d’une plantation partenaire. Pour être précis : c’est notre entreprise brésilienne, Abaçai, que j’ai co-créée, qui exporte elle-même l’açaí depuis le Brésil.
Notre açaí est vendu en poudre, séchée par Refractance Window Drying (RWD) : la pulpe est étalée en film fin sur une feuille chauffée par de l’eau chaude et sèche en quelques minutes à basse température. Ce n’est pas une lyophilisation, et cela permet de garder la couleur et les arômes du fruit toute l’année.
Pour comprendre l’intérêt de ce format, lisez pourquoi acheter l’açaí en poudre plutôt que la pulpe congelée. Et pour voyager plus loin au Brésil, découvrez un lieu magique, le Jalapão, dans l’État du Tocantins :
Pour un açaí tracé, découvrez ma poudre d’açaí RWD, mon guarana en poudre et mes superaliments du Brésil.
Mon verdict : la situation de l’açaí à l’embouchure de l’Amazone
Voici mon évaluation, critère par critère.
Vos questions fréquentes
Vanilles du monde
Dans mon livre, je raconte les grandes vanilles du monde, leurs terroirs et les gestes pour bien les choisir, les conserver et les cuisiner.
