Quand on parle d’açaí en France, on parle presque toujours de la baie, de la poudre ou du bowl. Mais derrière chaque gramme de poudre, il y a un palmier, et des producteurs qui le surveillent de près. Moi, Arnaud Sion, créateur du Comptoir de Toamasina, je vis au Brésil depuis 2015, et mon entreprise brésilienne exporte elle-même l’açaí. À force d’échanger avec les producteurs, j’ai appris que leur pire crainte n’est pas toujours la météo : c’est de voir « l’œil » de leur palmier sécher. Dans cet article, je vous explique ce qu’est l’œil sec du palmier açaí, ses causes réelles, à commencer par la carence en bore, comment le distinguer des attaques d’insectes et comment les producteurs le préviennent.
- › Qu’est-ce que l’œil du palmier açaí ?
- › Quels sont les symptômes de l’œil sec ?
- › Pourquoi le bore est-il essentiel au palmier açaí ?
- › Ce que montre l’étude de l’Embrapa sur le bore et l’açaí
- › Quand le sol manque-t-il de bore ?
- › Carence en bore ou insecte : comment faire la différence ?
- › Quels insectes peuvent aussi faire sécher l’œil de l’açaí ?
- › Comment résoudre le problème de l’œil sec du palmier açaí ?
- › Acheter de l’açaí en poudre : la qualité commence au palmier
- › Les différents types d’açaí
- › Mon verdict
- › Vos questions fréquentes
Qu’est-ce que l’œil du palmier açaí ?
L’açaizeiro, Euterpe oleracea, est un palmier. Comme tous les palmiers, il ne possède qu’un seul point de croissance par stipe : le méristème apical, caché tout en haut, au cœur de la couronne de feuilles. C’est de là que sortent toutes les nouvelles feuilles.
Ce que les producteurs appellent l’œil (« olho » en portugais), c’est cet ensemble : le cœur du palmier et la nouvelle pousse qui en sort. Cette jeune feuille, encore fermée et pointée vers le ciel comme une lance, s’appelle la flèche (« flecha »). Elle s’ouvre ensuite pour devenir une palme.
C’est exactement ce que je décrivais dans la première version de cet article : l’açaí a une espèce de lance qui monte, et la feuille va provenir de là. Si cette lance meurt et que le cœur est atteint, le stipe ne peut plus produire de feuilles. Et un stipe sans feuilles ne fleurit plus et ne donne plus de grappes. Heureusement, l’açaizeiro pousse en touffe de plusieurs stipes : la perte d’un stipe n’est pas toujours la perte de la touffe entière.

Le palmier açaí, Euterpe oleracea, et sa couronne de feuilles
Quels sont les symptômes de l’œil sec ?
On parle d’œil sec quand la flèche et les feuilles centrales jaunissent, se dessèchent et brunissent, alors que les feuilles plus anciennes restent vertes au début. Les signes à surveiller :
- ›la flèche ne s’ouvre plus normalement, ou sort petite et déformée ;
- ›les nouvelles feuilles sont plus courtes, plus épaisses, parfois froissées ;
- ›de fines stries blanches ou des bandes claires apparaissent au milieu des jeunes feuilles ;
- ›la flèche jaunit, fane, puis sèche complètement ;
- ›dans les cas graves, le cœur pourrit et le stipe meurt.
Le point clé du diagnostic : ce sont les feuilles les plus jeunes qui sont touchées en premier. C’est ce qui oriente vers une carence en bore ou vers un ravageur du cœur, plutôt que vers un manque d’eau général, qui ferait d’abord souffrir l’ensemble de la couronne.

L’œil sec du palmier açaí : la flèche et les feuilles centrales qui se dessèchent
Pourquoi le bore est-il essentiel au palmier açaí ?
Le bore est un oligo-élément : la plante en a besoin en très petite quantité, mais elle ne peut pas s’en passer. Il intervient dans la construction des parois cellulaires et dans la division des cellules, justement là où la plante grandit : au méristème et dans les jeunes tissus.
Chez les palmiers, le bore circule mal d’une feuille à l’autre. La plante ne peut donc pas puiser dans ses vieilles feuilles pour nourrir ses jeunes pousses. Quand le sol en manque, ce sont les nouvelles feuilles et la flèche qui en souffrent les premières.
La carence en bore est l’une des plus fréquentes au Brésil, sur les cultures annuelles comme pérennes. En Amazonie, elle a déjà limité la production du palmier à huile et du cocotier, et les chercheurs de l’Embrapa estiment que l’açaí cultivé sur les sols de terre ferme, souvent des Latossols peu fertiles, y est lui aussi exposé.
C’est ce que je racontais dans ma première version : aujourd’hui, l’açaí est de plus en plus cultivé dans des plantations irriguées, et dans beaucoup de cas le sol a une faible teneur en bore. Sans correction, la lance meurt, et le palmier avec elle.
Ce que montre l’étude de l’Embrapa sur le bore et l’açaí
Une équipe de l’Embrapa Amazônia Oriental, à Belém, a cultivé de jeunes açaizeiros en solution nutritive avec cinq doses de bore (0 ; 0,5 ; 1 ; 2 et 4 mg par litre), pendant huit mois, à partir de plants de 30 cm environ.
- ›Sans bore, les plants ont d’abord montré de petites stries blanches au milieu des feuilles les plus jeunes. En s’aggravant, ces stries se sont rejointes en bandes, et les nouvelles feuilles sont devenues plus petites, déformées et plus épaisses.
- ›La croissance optimale a été obtenue autour de 2,3 à 2,7 mg de bore par litre, selon le critère mesuré (hauteur, chlorophylle, matière sèche des feuilles et des racines). Les chercheurs retiennent un niveau critique de 2,3 mg/L.
- ›Au-delà d’environ 2,5 mg/L, les effets devenaient négatifs : trop de bore freine la croissance.
Ces doses concernent une solution nutritive en serre, pas un champ : elles ne se transposent pas directement en grammes d’engrais par touffe. Mais elles confirment deux choses que les producteurs connaissent bien : le manque de bore se voit d’abord sur les jeunes feuilles, et la fenêtre entre carence et excès est étroite.
Quand le sol manque-t-il de bore ?
Le bore est très mobile dans le sol : il se perd facilement. Voici les situations qui favorisent la carence, et celle qui mène à l’excès.
| Situation | Effet sur le bore |
|---|---|
| Sol sableux ou Latossol pauvre en matière organique | Peu de réserve, le bore manque vite |
| Pluies fortes ou irrigation excessive | Le bore, très mobile dans le sol, est lessivé |
| Saison sèche, sol desséché | La matière organique se minéralise moins : moins de bore libéré |
| Chaulage excessif | Le bore devient moins disponible pour les racines |
| Apport trop fort de bore | Toxicité : la croissance chute au-delà de la dose optimale |
C’est pour cela que les plantations irriguées, sur sols sableux, sont particulièrement surveillées : l’eau apportée en abondance peut entraîner le bore hors de portée des racines.
Carence en bore ou insecte : comment faire la différence ?
Ma lecture, échelle indicative de 0 à 5
Le radar résume les indices que l’on regarde sur le terrain. La carence en bore se reconnaît à des jeunes feuilles déformées et striées, qui évoluent lentement, sans trace d’insecte. Le charançon du palmier, la « broca-do-olho », laisse des galeries et une odeur de fermentation dans le stipe, et la flèche fane plus vite. Le scarabée rhinocéros attaque surtout les jeunes plants, par le pied, en début de saison des pluies.
En cas de doute, l’analyse foliaire tranche : elle mesure la teneur en bore des feuilles et évite de fertiliser un palmier dont le vrai problème est un insecte.
Quels insectes peuvent aussi faire sécher l’œil de l’açaí ?
Plusieurs ravageurs s’attaquent au cœur, à la flèche ou aux feuilles centrales de l’açaizeiro. Les fiches techniques de l’Embrapa sur la culture de l’açaí en terre ferme décrivent les principaux. Voici un tableau pour orienter le diagnostic.
| Ce que vous observez | Piste la plus probable | Comment vérifier |
|---|---|---|
| Feuilles neuves plus petites, épaisses, déformées, avec de fines stries blanches au milieu du limbe | Carence en bore | Analyse de sol et analyse foliaire ; les feuilles anciennes restent saines |
| Flèche jaunie qui fane puis sèche, palmier de plus de 2 ans, sciure ou galeries dans le stipe | Charançon du palmier (Rhynchophorus palmarum) | Galeries dans le stipe, odeur de fermentation, larves à l’intérieur |
| Jeune plant qui fane d’un coup en début de saison des pluies, trou au pied | Scarabée rhinocéros (Strategus sp.) | Galerie fraîche au collet, racines rongées |
| Feuilles centrales et flèche perforées | Larves de Coraliomela brunnea | Larves visibles sur les folioles encore fermées |
| Flèches et jeunes pousses couvertes de pucerons noirs et de fumagine | Puceron noir du cocotier (Cerataphis brasiliensis) | Colonies à l’œil nu, dépôt noir collant |
| Feuilles qui pendent le long du stipe, galeries près de la couronne | Chenille foreuse Eupalamides cyparissias | Inspection de la couronne et des aisselles des feuilles |
Pour la plupart de ces ravageurs, aucun insecticide de synthèse n’est homologué sur l’açaí au Brésil. La lutte repose sur la surveillance régulière, le ramassage manuel, les pièges et la destruction des plants morts, qui servent de refuge. Pour certains, les chercheurs testent des champignons entomopathogènes comme Beauveria bassiana.
Comment résoudre le problème de l’œil sec du palmier açaí ?
La prévention passe surtout par l’observation et par une fertilisation raisonnée.
- ›Analyser le sol avant de planter, puis faire régulièrement des analyses foliaires sur les plantations en production.
- ›Apporter le bore selon l’analyse, sous forme d’engrais bore (borax, acide borique ou ulexite par exemple), à la dose conseillée par un agronome. Un excès est toxique : on ne « rajoute pas un peu plus pour être sûr ».
- ›Fractionner les apports dans les sols sableux et irrigués, où le bore est vite lessivé.
- ›Entretenir la matière organique du sol : paillage, feuilles coupées laissées au pied, compost. Elle garde le bore et le libère progressivement.
- ݃viter le chaulage excessif, qui rend le bore moins disponible.
- ›Inspecter les touffes chaque mois, en particulier les flèches, et éliminer rapidement les stipes morts.
C’est le conseil que je donnais déjà en 2021 : dès que l’on voit l’œil qui commence à mourir, il faut réagir vite et apporter un peu de bore comme engrais. Je le complète aujourd’hui : un peu, et seulement après avoir vérifié que c’est bien le bore qui manque.
Acheter de l’açaí en poudre : la qualité commence au palmier
Un palmier qui manque de bore produit moins de feuilles, donc moins d’inflorescences, donc moins de grappes. Le bore joue aussi un rôle dans la floraison et la formation des fruits chez de nombreuses plantes. Une plantation bien nourrie, c’est une récolte plus régulière et des baies de meilleure qualité.
C’est pour cela que je disais en 2021 qu’en France, on achète souvent de l’açaí chez des revendeurs qui ne connaissent pas le métier de producteur. La qualité d’une poudre d’açaí commence au pied du palmier : un sol équilibré, une pollinisation par les abeilles natives, une récolte au bon moment, puis une transformation rapide. Pour la suite de l’histoire, lisez comment se fait la pollinisation de l’açaí et comment choisir un açaí de qualité.

Les grappes de baies d’açaí, au sommet des palmiers d’Amazonie
La pyramide olfactive de la poudre d’açaí RWD
Les différents types d’açaí
Le saviez-vous ? Il existe plusieurs espèces et variétés d’açaí. Euterpe oleracea, qui pousse en touffes dans le Pará, est la plus cultivée. Euterpe precatoria, à stipe unique, pousse plus au sud-ouest de l’Amazonie. Il existe aussi un açaí blanc, dont les baies restent vertes à maturité. Pour en savoir plus, lisez les espèces de baies d’açaí et les plantations et l’atelier sur l’açaí, ou regardez notre vidéo.
Et pour passer à la dégustation, découvrez ma recette de glace à l’açaí.
Pour goûter l’açaí issu de palmiers bien suivis, découvrez ma poudre d’açaí RWD, ainsi que mon acérola en poudre et mon guarana en poudre, eux aussi exportés par mon entreprise brésilienne.
Mon verdict : la surveillance du bore et de la flèche
Voici mon évaluation de la correction au bore, critère par critère.
Vos questions fréquentes
Vanilles du monde
Dans mon livre, je raconte les grandes vanilles du monde, leurs terroirs et les gestes pour bien les choisir, les conserver et les cuisiner.

