J’ai écrit la première version de cet article en décembre 2020, à la veille de la campagne 2021. La vanille sortait de quatre années de prix records, le Covid paralysait les restaurants du monde entier, et l’État malgache venait d’imposer un prix minimum de 250 dollars le kilo à l’exportation. Moi Arnaud Sion, créateur du Comptoir de Toamasina, je suivais alors le marché au jour le jour. Je reprends ici mes notes de l’époque, et j’y ajoute ce que l’on sait aujourd’hui de l’année 2021 : un bilan d’exportation flatteur en apparence, mais des planteurs qui n’ont jamais été aussi mal payés. C’est la suite de mon carnet de bord commencé avec 2018, 2019 et 2020.
- › L’année 2021 en un coup d’œil
- › Ce que j’écrivais en décembre 2020
- › Le cadre officiel de 2021
- › Le prix légal et le prix réel
- › Les planteurs, premières victimes
- › Comment le Conseil national de la vanille régulait le marché
- › La concurrence des autres pays
- › La menace de la vanilline
- › Le paradoxe de 2021
- › Et après 2021 ?
- › Vos questions fréquentes
La vanille Bourbon de Madagascar en 2021 : l’essentiel

Le marché de la vanille malgache en 2021 : prix officiels, réalité du terrain et concurrence
Ce que j’écrivais en décembre 2020
Une année de baisse annoncée. À la fin de l’année 2020, j’annonçais que 2021 serait l’année de la baisse des prix. Après quatre ans de prix historiquement hauts, la demande mondiale avait plongé, et le Covid avait mis à l’arrêt les restaurants et tous les métiers de bouche. Résultat : des stocks qui s’accumulaient. Une partie importante de la récolte de la saison 2019-2020 n’avait pas trouvé preneur, et ces invendus venaient s’ajouter à la nouvelle récolte, attendue en hausse d’environ 500 tonnes, autour de 2 000 tonnes.
Les prix de novembre 2020. Ce mois-là, une dizaine de tonnes de vanille s’échangeaient autour de 280 euros le kilo à l’export, et je m’étonnais de voir des détaillants français vendre la qualité gourmet autour de 320 euros le kilo, presque au prix de gros. Le décret malgache imposait 250 dollars le kilo, et j’ajoutais, sans m’y attarder, qu’il est toujours possible de détourner un décret.
Mes constats. La qualité s’améliorait : les opérateurs avaient compris que, sans qualité, les acheteurs iraient voir ailleurs. Contrairement aux années précédentes, la récolte n’avait pas été préfinancée, ce qui évitait l’emballement des prix. Les transactions ralentissaient, les acheteurs attendant la fin de la crise sanitaire. Sur place, producteurs et exportateurs souhaitaient déjà que le prix minimum baisse, faute de demande. Je dénonçais aussi deux pratiques : des commerçants qui achetaient de vieux stocks de 2019 pour les revendre comme de la vanille récente, et des noms commerciaux trompeurs, « Bourbon Gold », « Prima », « Kelly », qui perdaient les consommateurs. Mon espoir. J’espérais que 2021 serait l’année de la fin du Covid, et qu’un rebond économique ferait repartir la demande.
Le cadre officiel de la campagne 2021
Pour préserver ses recettes en devises, la vanille représentant une part majeure des exportations du pays, et pour garantir en théorie un revenu décent aux planteurs, l’État malgache a fixé pour 2021 un barème de prix très strict.
| Produit | Prix minimum fixé par l’État |
|---|---|
| Vanille préparée à l’exportation | 250 dollars le kilo, toutes qualités confondues |
| Vanille préparée sur le marché intérieur | Environ 500 000 ariary le kilo |
| Vanille verte payée au planteur | 75 000 ariary le kilo, soit autour de 18 dollars |
« Toutes qualités confondues » : c’est là que le bas blessait. Une vanille d’extraction ordinaire devait théoriquement se vendre au même prix minimum qu’une magnifique vanille gourmet, alors que le marché mondial, lui, payait bien moins cher pour les qualités courantes.
Le prix légal et le prix réel : le grand écart
Jugeant le prix de 250 dollars déconnecté de la demande mondiale, les collecteurs et préparateurs craignaient de ne pas pouvoir revendre leur vanille. Pour limiter leur risque, ils ont reporté la pression sur le maillon le plus fragile de la chaîne : le petit planteur.
| Produit | Prix officiel | Prix souvent constaté | Ce que cela signifie |
|---|---|---|---|
| Vanille verte | 75 000 ariary | 30 000 à 40 000 ariary, parfois beaucoup moins | Des planteurs payés deux fois moins que la loi |
| Vanille préparée, marché local | Environ 500 000 ariary | Souvent 250 000 à 350 000 ariary | Un marché parallèle |
| Vanille préparée, export | 250 dollars | Déclarée autour de 250 dollars | Des soupçons d’arrangements hors facture |
Dans la région SAVA comme vers Ambanja, de nombreux planteurs ont vendu leur vanille verte bien en dessous du prix légal. Dans les périodes où l’argent manquait, certains l’ont cédée pour quelques milliers d’ariary seulement. Et à l’export, les montants déclarés collaient au prix officiel, mais plusieurs observateurs de la filière ont soupçonné des remises et des ajustements discrets, en dehors des factures, pour contourner ce prix jugé irréaliste. Exactement ce que je pressentais en décembre 2020.
Les planteurs, premières victimes de 2021
La vanille fait vivre des dizaines de milliers d’exploitations familiales à Madagascar, en très grande majorité de petits planteurs, qui récoltent souvent entre cent et deux cents kilos de vanille verte par an. Pour eux, l’effondrement des prix réellement payés a eu des conséquences en cascade. La précarité. Moins de revenus, c’est moins d’argent pour l’école, la santé et le riz, alors que beaucoup de familles avaient délaissé leurs rizières pendant les années fastes. Dans certaines zones isolées, l’insécurité alimentaire a progressé. Le désinvestissement. Faute de moyens, les planteurs ont moins entretenu leurs parcelles, moins pollinisé leurs fleurs et moins surveillé leurs lianes contre les vols. L’arrachage. Découragés, certains ont commencé à arracher leurs vanilliers pour revenir au riz ou se tourner vers d’autres cultures, comme le girofle ou le poivre. Les stocks. En fin de campagne, plusieurs centaines de tonnes de vanille préparée seraient restées bloquées dans le pays, alourdissant encore le marché des années suivantes. Je décris ce mécanisme, que les chercheurs appellent le « piège de la vanille », dans la vanille de Madagascar en 2020.

Des gousses de vanille Bourbon de Madagascar de la campagne 2021
Comment le Conseil national de la vanille régulait le marché
Le Conseil national de la vanille, le CNV, créé en 2020 et dont le statut a été précisé par décret en 2021, réunit l’État, à travers les ministères du Commerce, de l’Agriculture et la Banque centrale, et l’ensemble des professionnels : planteurs, collecteurs, préparateurs et exportateurs. Sa mission : organiser la filière, favoriser le dialogue entre public et privé, garantir la qualité et la traçabilité, et mieux répartir la valeur. En 2021, il disposait de quatre grands leviers.
La surveillance des prix minimums. Le CNV a défendu les prix planchers et, avec la police et la gendarmerie, organisé des marchés contrôlés dans les communes rurales de la SAVA pour surveiller les transactions. Le tri des exportateurs. Pour lutter contre la spéculation et vérifier le rapatriement des devises, les agréments d’exportation ont été durcis : après des contrôles fiscaux et douaniers, seuls environ soixante-dix exportateurs ont été retenus pour la campagne 2021-2022, sur plus de quatre-vingt-dix candidats. Les « acheteurs vérifiés ». Le CNV a lancé un appel aux industriels, négociants et importateurs étrangers : ceux qui s’engageaient à respecter le prix de 250 dollars, à vérifier que leurs fournisseurs payaient le prix minimum aux planteurs, et à respecter les règles internationales du travail, notamment sur le travail des enfants, figuraient sur une liste d’acheteurs vérifiés, garantis d’obtenir leurs volumes. Le calendrier et la qualité. Le CNV fixait les dates d’ouverture des récoltes et des exportations, pour éviter les cueillettes précoces, et soutenait les démarches de traçabilité et de certification, en lien avec des initiatives internationales pour une vanille durable.
La concurrence des autres pays producteurs
Madagascar fournissait toujours l’essentiel de la vanille mondiale, mais le prix minimum de 250 dollars a rendu ses concurrents beaucoup plus attractifs. L’Ouganda, dont la production progressait fortement, proposait une planifolia de très bonne qualité, proche de celle de Madagascar, à des prix bien plus bas, souvent quelques dizaines de dollars le kilo. La Papouasie-Nouvelle-Guinée vendait sa tahitensis et sa planifolia bien en dessous du prix malgache. Je vous la présente dans la vanille de Papouasie. L’Indonésie, producteur historique, avait les moyens de stocker et de vendre à des prix bien inférieurs. Face à ces écarts, de nombreux industriels ont diversifié leurs achats pour moins dépendre de Madagascar, une tendance qui ne s’est jamais vraiment inversée.
Les États-Unis, client fragile. Les États-Unis sont le premier client de la vanille malgache, et de loin. Toute incertitude sur ce marché, qu’il s’agisse de la demande ou des droits de douane, pèse directement sur la filière, comme on l’a vu plus tard avec les tarifs américains de 2025, que j’explique dans la classification US de la vanille. Les exigences éthiques. Les grands groupes agroalimentaires exigeaient de plus en plus une traçabilité complète, des certifications biologiques ou équitables et le respect des normes sociales. En 2021, seule une minorité d’exportateurs malgaches était pleinement en mesure d’y répondre.
La menace de la vanilline de synthèse
Le concurrent le plus redoutable de la vanille naturelle n’est pas un pays, mais une molécule : la vanilline, que l’on sait fabriquer en usine. Un écart de prix écrasant. Quand la vanille malgache devait se vendre au moins 250 dollars le kilo, la vanilline de synthèse coûtait quelques dollars à une vingtaine de dollars le kilo. Une domination écrasante. Selon les estimations couramment citées, la vanilline de synthèse représente bien plus de 90 % de la saveur vanille consommée dans le monde, avec une production de l’ordre de plusieurs milliers de tonnes par an, contre quelques dizaines de tonnes de vanilline issues réellement des gousses. Le risque de reformulation. Plus la vanille naturelle est chère, plus les fabricants de glaces, de chocolats ou de biscuits réduisent sa part dans leurs recettes. Pour comprendre la différence, lisez la vanilline, l’arôme de la vanille.
Le paradoxe de 2021
Le bilan de l’année 2021 est un paradoxe. Vu d’en haut, tout semblait réussi : Madagascar a exporté environ 2 400 tonnes de vanille, pour des recettes record, de l’ordre de six cents millions de dollars selon les chiffres officiels, soutenant la balance commerciale du pays. Vu du terrain, c’était l’inverse : des planteurs appauvris, des stocks invendus, des arrangements pour contourner le prix officiel, et des concurrents qui gagnaient du terrain. Un prix fixé par décret peut afficher de beaux chiffres, mais il ne crée pas d’acheteurs, et il ne protège pas ceux qu’il prétend protéger.
| Année | Ce qui l’a marquée |
|---|---|
| 2018 | Sommet des prix, vols, récoltes précoces |
| 2019 | Début de la baisse, premier prix minimum |
| 2020 | Prix plancher à 250 $, Covid, effondrement du prix au planteur |
| 2021 | Recettes record, mais planteurs payés sous le prix légal |
| Mai 2023 | Fin du prix plancher, libéralisation |
| 2024-2026 | Prix au plus bas depuis vingt ans |
Et après 2021 ?
Le prix plancher est resté en vigueur jusqu’en mai 2023. Quand il a été levé, les stocks accumulés ont déferlé sur le marché, et les prix se sont effondrés à des niveaux qu’on n’avait plus vus depuis vingt ans. En 2026, après le cyclone Gezani, la vanille Bourbon se négocie toujours près de ses plus bas historiques. Je raconte toute cette histoire dans l’explosion du prix de la vanille et dans La Niña et la vanille. Pour les prix actuels, lisez le prix de la vanille.
Ma leçon de 2021. Pour vous, consommateurs, une chose n’a pas changé depuis mes notes de 2020 : la qualité se juge à la gousse, pas au nom commercial. Méfiez-vous des « Bourbon Gold » et autres appellations fantaisistes, et des vieux stocks revendus comme récents. Une bonne vanille est souple, charnue, brillante, et sent fort dès l’ouverture du tube. Pour vous repérer, lisez la classification officielle des gousses de vanille.
Pyramide aromatique de la vanille Bourbon de Madagascar
Profil indicatif : Madagascar gourmet, Ouganda et vanilline de synthèse
Vos questions fréquentes
Quel était le prix de la vanille de Madagascar en 2021 ?
Le prix minimum légal était de 250 dollars le kilo à l’exportation et de 75 000 ariary pour la vanille verte. Mais sur le terrain, la vanille verte se vendait souvent entre 30 000 et 40 000 ariary.
Pourquoi les planteurs étaient-ils payés sous le prix légal ?
Parce que les collecteurs, craignant de ne pas pouvoir revendre au prix officiel de 250 dollars, ont reporté le risque sur les planteurs, souvent isolés et à court d’argent.
Quel est le rôle du Conseil national de la vanille ?
Organiser la filière : fixer et surveiller les prix minimums, trier les exportateurs agréés, fixer le calendrier des récoltes et encourager la traçabilité.
Combien de vanille Madagascar a-t-il exporté en 2021 ?
Environ 2 400 tonnes, pour des recettes de l’ordre de six cents millions de dollars selon les chiffres officiels.
Les noms comme « vanille Bourbon Gold » sont-ils officiels ?
Non. Ce sont des noms commerciaux, sans valeur réglementaire. La qualité se juge à la souplesse, à l’aspect et au parfum de la gousse.
Ma vanille de Madagascar aujourd’hui
Vanilles du monde
Dans mon livre, je raconte les grandes vanilles du monde, leurs terroirs, leurs crises et les gestes pour bien les choisir.
2021 restera pour moi l’année où les chiffres officiels et la réalité se sont le plus éloignés. Derrière les recettes record, il y avait des planteurs qui vendaient leur vanille à perte. Choisir une vanille de qualité, payée à son juste prix, reste la meilleure façon de ne pas les oublier.
