Pendant des décennies, on a parlé dans les livres brésiliens d’une vanille sauvage d’Amazonie appelée Vanilla uncinata. Le problème, c’est que ce nom n’a jamais vraiment existé au sens de la botanique. Moi Arnaud Sion, créateur du Comptoir de Toamasina, je vis au Brésil depuis 2015 et je suis de près les recherches sur les vanilles natives du pays. L’histoire de cette vanille est un petit roman scientifique : un échantillon récolté en Amazonie en 1906, un nom jamais publié correctement, une espèce décrite plus d’un siècle plus tard au Costa Rica sous un autre nom, et une découverte récente près de Salvador de Bahia. Aujourd’hui, les botanistes l’appellent Vanilla karen-christianae. Voici pourquoi, et ce que l’on sait vraiment d’elle.
- › Vanilla uncinata en un coup d’œil
- › Pourquoi le nom Vanilla uncinata n’est-il pas valide ?
- › Comment la reconnaître ?
- › Qui pollinise cette vanille et disperse ses graines ?
- › Où pousse-t-elle ?
- › Pourquoi est-elle précieuse pour la vanille cultivée ?
- › Quand trop d’espèces fausse la conservation
- › Columbiana et hartii : deux cousines à ne pas confondre
- › Pourquoi réviser les vieux noms botaniques ?
- › Vos questions fréquentes
Vanilla uncinata en un coup d’œil
Carte d’identité botanique

Découverte d’une vanille sauvage du Brésil : de Vanilla uncinata à Vanilla karen-christianae
Pourquoi le nom Vanilla uncinata n’est-il pas valide ?
Tout commence en août 1906 en Amazonie. Adolpho Goeldi récolte une vanille le long du Rio Purus. Les plantes sont cultivées au Musée Paraense Emílio Goeldi, à Belém, et le botaniste suisse-brésilien Jacques Huber lui donne un nom : Vanilla uncinata, « la vanille à crochet », en référence à la pointe recourbée de ses feuilles. Le spécimen de référence est conservé sous le numéro MG-007302.
Le botaniste brésilien Frederico Carlos Hoehne reprend ce nom dans ses publications de 1937 et 1945, d’où la mention « Huber ex Hoehne ». Mais il manque l’essentiel : une description formelle en latin. Depuis 1935, le Code international de nomenclature botanique exige cette diagnose latine pour qu’un nom de plante soit valablement publié. Sans elle, le nom est ce que les botanistes appellent un nomen nudum, un « nom nu », sans valeur officielle.
Plus d’un siècle après la récolte de Goeldi, en 2018, les botanistes Karremans et Lehmann décrivent formellement une nouvelle vanille à partir d’échantillons du Costa Rica : Vanilla karen-christianae. En comparant les spécimens types et du matériel vivant, les chercheurs ont démontré qu’il s’agit exactement de la même espèce que la vanille amazonienne de Huber. Le nom de Huber est plus ancien, mais comme il n’a jamais été valablement publié, c’est Vanilla karen-christianae qui s’impose.
Comment reconnaître Vanilla karen-christianae ?
La liane. C’est une orchidée grimpante hémiépiphyte qui atteint plusieurs mètres dans le sous-bois des forêts tropicales humides. Ses tiges sont vert foncé, cylindriques et parcourues de sillons.
Les feuilles, sa signature. Coriaces et sans pétiole, elles sont longues et étroites, en forme de lame ou de lance, de 10 à 14 cm de long pour moins de 3 cm de large. Leur pointe est fortement recourbée en crochet : c’est ce caractère, « unciné » en langage botanique, qui a inspiré le nom de Huber.
Les fleurs. Elles sont portées par une grappe à l’aisselle des feuilles, qui peut compter jusqu’à 25 fleurs s’ouvrant une par une. Les sépales sont vert pâle, et les pétales portent une carène dorsale très saillante. Le labelle blanc, ovale et à bord crénelé, porte en son centre une touffe très dense d’écailles et d’appendices découpés, longue de 8 à 10 mm. La colonne est couverte d’une fine pilosité sur sa face inférieure.
Ces feuilles épaisses et cette touffe d’écailles sur le labelle la placent dans le groupe de Vanilla planifolia, la vanille de Madagascar : le sous-genre Xanata dans la classification de Soto Arenas et Cribb (2010). C’est une différence majeure avec les vanilles sauvages à feuilles minces que j’ai présentées récemment, la bertoniensis et la bradei.
Qui pollinise cette vanille et disperse ses graines ?
Ses fleurs sont éphémères : elles s’ouvrent tôt le matin et restent réceptives moins de douze heures. Comme beaucoup de vanilles de son groupe, elle est pollinisée par les mâles des abeilles euglossines, ces abeilles aux reflets métalliques des genres Euglossa et Eulaema. Ils sont attirés par les composés aromatiques émis par des glandes du labelle, qu’ils récoltent pour leurs parades. En passant d’une fleur à l’autre, ils transportent le pollen. Pour comprendre ce mécanisme en détail, lisez mon article sur la fécondation naturelle de la vanille.
La dispersion des graines est encore plus étonnante, car elle emprunte deux voies. Les mâles euglossines viennent aussi gratter les fruits mûrs, qui sont aromatiques, et repartent avec des graines collantes accrochées au corps. Et de petits mammifères ainsi que des abeilles sans dard, les mélipones, consomment les fruits et rejettent les graines plus loin. Ce double système explique en partie l’immense aire de répartition de l’espèce. Attention cependant : si ses fruits attirent les abeilles, aucun profil aromatique de gousse affinée n’a été publié, et personne ne la cultive pour la cuisine.
Où pousse la vanille uncinata ?
Longtemps, on l’a crue très localisée. C’est tout l’inverse : son aire naturelle dépasse 4,4 millions de kilomètres carrés, de façon discontinue.
En Amérique centrale, au Costa Rica (Puntarenas, Limón) et au Nicaragua (Matagalpa, Zelaya). Dans le bassin amazonien, au Pérou (Ucayali, Madre de Dios, où elle pousse dans les marécages à palmiers Mauritia flexuosa appelés aguajales, Junín, San Martín) et au Brésil (Amazonas, Rondônia, Pará). Dans la Forêt atlantique, enfin : en 2023, des chercheurs brésiliens ont signalé une population isolée dans la région de Salvador de Bahia, plus de 2 300 km à l’est de ses stations connues.
Bahia est décidément une terre de vanilles : c’est aussi le berceau de la vanille bahiana, que je connais bien. Pour le panorama des espèces du pays, lisez mon article sur la vanille brésilienne.
La vanille que nous consommons, elle, provient presque entièrement de Vanilla planifolia, et dans une moindre mesure de V. pompona et V. × tahitensis. Madagascar, et notamment la région de la Sava, en est le premier producteur mondial, devant l’Indonésie, les Comores, La Réunion, la Polynésie française et le Mexique.
Pourquoi est-elle précieuse pour la vanille cultivée ?
Vanilla karen-christianae fait partie des parents sauvages de la vanille commerciale, ce que les agronomes appellent des « crop wild relatives ». La vanille cultivée est multipliée par bouturage depuis des générations : ses plantations sont presque des clones, très vulnérables à la pourriture causée par le champignon Fusarium oxysporum et aux stress climatiques. Les espèces sauvages proches comme celle-ci pourraient apporter la diversité génétique qui manque, avec des résistances aux maladies et une meilleure tolérance au climat, pour de futurs programmes d’amélioration.
C’est d’ailleurs ce que je montre dans cette vidéo : on multiplie la vanille par bouture, ce qui explique pourquoi toutes les lianes d’une plantation se ressemblent tant.
Le Brésil s’est lancé dans la constitution de ses propres ressources génétiques, comme je le raconte dans le Brésil se dote d’un arsenal génétique.
Quand trop d’espèces fausse la conservation
L’histoire de cette vanille illustre un phénomène que les botanistes appellent l’inflation taxonomique : on décrit comme « nouvelles espèces » de simples variations régionales ou des spécimens d’herbier mal conservés. Chez les vanilles, 32 nouvelles espèces ont été proposées en dix ans. La révision de Karremans et ses collègues, publiée en 2020, a ramené le nombre d’espèces néotropicales reconnues de 81 à 62, soit un quart de moins.
Des menaces surestimées. Quand on découpe une espèce répandue en plusieurs « endémiques », chacune paraît rare et menacée. Vanilla karen-christianae et la vanille bahiana avaient ainsi été jugées très menacées, avant que la révision ne montre leur présence sur des millions de kilomètres carrés. Les moyens de conservation risquent alors d’être détournés des espèces réellement en danger.
Des modèles de répartition faussés. Pour choisir les zones à protéger ou les sites de culture conservatoire, les chercheurs modélisent la niche écologique de chaque espèce. Si les données sont éparpillées entre plusieurs noms, ces modèles deviennent imprécis.
Des capacités de dispersion masquées. Le sur-découpage cache une réalité fascinante : les vanilles voyagent très bien, à l’échelle des continents et parfois au-delà des océans, bien plus que la plupart des orchidées.
Columbiana et hartii : deux cousines à ne pas confondre
Les mêmes révisions ont aussi clarifié des espèces souvent mélangées, comme Vanilla columbiana et Vanilla hartii. La première a des tiges très épaisses et charnues, adaptées à la sécheresse, des feuilles plus courtes que les entre-nœuds, et un ovaire épaissi à son sommet ; elle a la priorité sur l’ancien nom Vanilla calyculata. La seconde, plante d’ombre des sous-bois humides, a des fleurs blanchâtres à labelle denté et inclut dans sa synonymie Vanilla leprieurii.
Leur répartition n’a rien à voir : environ 290 000 km² pour columbiana, du Mexique à la Colombie, contre plus de 4,8 millions de km² pour hartii, du Mexique au Brésil en passant par les Caraïbes. J’ai détaillé la clé d’identification complète de ces deux espèces dans mon article sur la vanille bradei.
| Date | Événement |
|---|---|
| 1906 | Récolte par Adolpho Goeldi le long du Rio Purus (Amazonie), culture à Belém |
| 1937 et 1945 | Hoehne cite le nom de Huber, Vanilla uncinata, sans diagnose latine : nomen nudum |
| 2018 | Karremans et Lehmann décrivent Vanilla karen-christianae au Costa Rica |
| 2020 à 2023 | Les deux noms sont reconnus comme une seule espèce ; première population signalée en Forêt atlantique, à Bahia |
Pourquoi réviser les vieux noms botaniques ?
On pourrait croire ces querelles de noms réservées aux spécialistes. En réalité, l’alpha-taxonomie, la science qui décrit et nomme les espèces, est le socle de toute la biologie.
Le principe de priorité. De nombreux noms créés aux XVIIIe et XIXe siècles dorment dans les herbiers. Le Code de nomenclature impose de les clarifier avant de décrire de nouvelles espèces, sinon on multiplie les doublons.
Des bases de données à assainir. La génomique, la modélisation climatique et la conservation s’appuient sur de grandes bases ouvertes comme le GBIF. Or 15 à 50 % des spécimens de vanille qui y figurent seraient mal identifiés, et ces erreurs se propagent dans toute la littérature.
La génétique ne remplace pas l’œil du botaniste. Le célèbre orchidologue Robert Dressler le rappelait en 2005 : un travail moléculaire n’a aucun sens sans une identification rigoureuse, à l’ancienne, des échantillons analysés. L’ADN teste des hypothèses ; il ne remplace pas l’étude des spécimens types.
Vanilles du monde — terroirs, gousses et gestes
Les vanilles sauvages d’Amazonie et du Brésil, la classification du genre et l’histoire de leurs noms ont toute leur place dans mon livre. J’y ai réuni un atlas de plus de soixante espèces, onze fiches terroirs, le parfum de chaque vanille expliqué par ses molécules, mes carnets de terrain et mes cocktails à la vanille. 48 pages, en téléchargement immédiat.
Vos questions fréquentes
Vanilla uncinata et Vanilla karen-christianae, est-ce la même vanille ?
Oui. L’analyse des spécimens types a montré qu’il s’agit de la même espèce. Le nom uncinata n’ayant jamais été valablement publié, c’est karen-christianae qui est retenu.
Qu’est-ce qu’un nomen nudum ?
Un « nom nu » : un nom de plante cité sans la description formelle exigée par le Code de nomenclature, en latin pour la période 1935-2011. Il n’a aucune valeur officielle, même s’il est plus ancien.
Peut-on acheter ou cuisiner cette vanille ?
Non. Elle n’est cultivée nulle part et aucun profil de gousse affinée n’est publié. Comme toutes les vanilles sauvages, elle doit rester dans sa forêt.
Pourquoi l’appelle-t-on la vanille à crochet ?
À cause de ses feuilles, dont la pointe est fortement recourbée en crochet. « Uncinata » vient du latin uncinus, le crochet.
Est-elle menacée ?
On l’a longtemps crue rare, mais la révision de 2020 a montré qu’elle occupe plus de 4,4 millions de km². Ses populations restent toutefois dépendantes de la santé des forêts tropicales, de l’Amazonie à la Forêt atlantique.
Découvrir les vanilles du Comptoir
La vanille à crochet ne parfumera pas vos desserts, mais ses cousines cultivées le font merveilleusement. Voici celles que je sélectionne depuis 2010, et ma vidéo pour choisir la bonne vanille selon l’usage.
- › Mon livre « Vanilles du monde » — plus de soixante espèces de vanille expliquées, des terroirs aux gestes.
- › Nos gousses de vanille Bourbon de Madagascar — Vanilla planifolia, la cousine cultivée de la vanille à crochet.
- › Notre vanille de Tahiti — Vanilla × tahitensis, florale et anisée.
- › Nos vanilles du monde — pour explorer d’autres origines.
Pour continuer : les vanilles natives et secrètes du Brésil, Vanilla axillaris et mon panorama de toutes les vanilles du monde.
De Vanilla uncinata à Vanilla karen-christianae, cette vanille à crochet rappelle qu’un nom n’est pas un détail : c’est lui qui permet de savoir où vit une espèce, si elle est menacée, et comment elle pourrait un jour aider à sauver la vanille que nous aimons.

