Maison ActualitésVanilleVanilla bicolor

Vanilla bicolor

Une variété découverte au Brésil mais inconnue dans le monde

Par Arnaud Sion
Publié: Mis à jour: 10 minutes lire

Vanilla bicolor est une vanille à part. Elle n’ira jamais dans vos desserts, car ses gousses ne sentent pas la vanille. Mais elle possède un talent que toutes les planteuses de Madagascar lui envient : elle se pollinise toute seule, souvent sans même ouvrir ses fleurs. Cette liane fine aux feuilles bordées de rouge vit dans les marais à palmiers d’Amazonie, des Caraïbes et d’Amérique centrale, et les chercheurs la regardent aujourd’hui comme un trésor pour la vanille de demain.

Moi, Arnaud Sion, Arnaud Vanille, je suis les vanilles sauvages depuis des années, et cette espèce m’a longtemps intrigué. Quand j’ai écrit mon premier article sur elle, il existait très peu d’informations, et je l’ai crue exclusivement brésilienne et prometteuse pour la parfumerie. Les travaux récents m’ont donné tort sur ces deux points. Voici donc son vrai portrait : son nom, comment la reconnaître, sa reproduction hors du commun, son habitat et ce qui la menace.

L’avis d’Arnaud, créateur du Comptoir de ToamasinaQuand on sait que chaque fleur de vanille de nos gousses est mariée à la main, un matin, par quelqu’un qui en féconde des centaines, on mesure ce que représente une vanille qui fait le travail seule. La bicolor ne nous donnera pas de parfum, mais elle pourrait un jour aider à créer des vanilles plus autonomes et plus résistantes. C’est pour ça que je voulais vous la présenter correctement.

La carte d’identité de Vanilla bicolor

Vanilla bicolor en six repères

NOM LATINVanilla bicolor Lindl., 1838
AUTRE NOMVanilla wrightii Rchb.f., son synonyme
FAMILLEOrchidées, section Palmarum
SIGNE DISTINCTIFFeuilles bordées de rouge, plus courtes que les entrenœuds
REPRODUCTIONSe féconde seule, 42,5 à 71 % des fleurs donnent un fruit
HABITATMarais à palmiers Mauritia flexuosa, jusqu’à 1 700 m
Vanilla bicolor, l'orchidée d'Amazonie

Vanilla bicolor, l’orchidée des marais à palmiers d’Amazonie

Vanilla bicolor ou Vanilla wrightii : un nom, plusieurs identités ?

Le nom accepté aujourd’hui est Vanilla bicolor, décrit par le botaniste John Lindley en 1838. Le nom de Vanilla wrightii, publié par Reichenbach en 1865 pour les plantes des Antilles, désigne la même espèce : c’est un synonyme. Je vous ai présenté sa forme caraïbe dans la vanille wrightii, alias Vanilla bicolor. Elle a porté bien d’autres noms : V. claviculata, V. lutea, V. gratiosa, V. bampsiana, V. duckei ou V. sotoarenasii.

Sa place dans l’arbre des vanilles a aussi changé. On la rangeait autrefois près du groupe de la planifolia, dont elle aurait été une sorte de cousine germaine. Une étude récente, menée par Karremans et ses collègues en 2025, la place désormais dans la section Palmarum, aux côtés de Vanilla palmarum, la vanille des palmiers. Une parenté logique : toutes deux vivent sur les palmiers.

La classification de Vanilla bicolor
Rang Nom
Famille Orchidacées
Sous-famille Vanilloideae
Tribu Vanilleae
Genre Vanilla
Sous-genre Vanilla, selon Karremans et al., 2025
Section Palmarum, selon Karremans et al., 2025

Pour situer toutes ces espèces, retrouvez mon tableau des 33 vanilles dans toutes les vanilles du monde.

Comment reconnaître Vanilla bicolor ?

  • ›Une liane fine. Une grande liane grimpante, épiphyte ou hémiépiphyte, mais à tige grêle : 0,5 à 0,8 cm de diamètre seulement, lisse et succulente, avec de longs entrenœuds sinueux de 4 à 15 cm. À chaque nœud, une racine aérienne blanchâtre.
  • ›Des feuilles plus courtes que les entrenœuds. C’est le signe qui ne trompe pas. Ses feuilles, de 7,5 à 22 cm de long sur 3,7 à 11 cm de large, sont plus courtes que l’espace qui les sépare. Elles sont bicolores, bordées d’une fine marge rouge à brun-rouge : d’où son nom.
  • ›Des fleurs bronze et crème. Environ 7 cm d’envergure, des sépales bronze, fauves ou rouge-brun, des pétales plus clairs, jaune crème. Le labelle en trompette est soudé à la colonne sur les trois quarts de sa longueur, avec une touffe de poils diffuse.
  • ›Une petite collerette verte. À la base de la fleur, au sommet de l’ovaire, un calicule vert persistant, rare chez les autres vanilles.
  • ›Des gousses sèches. Cylindriques, d’environ 12 cm, elles s’ouvrent à maturité, ne sont ni charnues ni huileuses, et ne sentent pas la vanille.
Vanilla bicolor

Vanilla bicolor : une liane fine aux feuilles bordées de rouge

Quelles différences entre Vanilla bicolor et la vanille de nos gousses ?

Vanilla bicolor face aux vanilles cultivées
Critère V. bicolor V. planifolia, V. pompona
Tige Grêle, 0,5 à 0,8 cm, longs entrenœuds Robuste et succulente, 1 à 2 cm
Feuilles Petites, bordées de rouge, plus courtes que les entrenœuds Larges, jusqu’à 25 × 8 cm, d’un vert uniforme
Labelle Touffe de poils diffuse Touffe compacte en pinceau chez la planifolia
Base de la fleur Collerette verte persistante Réduite ou absente
Gousse Sèche, non huileuse, sans arôme Charnue, huileuse, très aromatique
Habitat Marais à palmiers Mauritia flexuosa Forêts tropicales humides ou sèches
Reproduction Se féconde seule : 42,5 à 71 % de fruits Besoin d’un pollinisateur : moins de 1 à 5 % de fruits dans la nature

Je compare les deux grandes vanilles cultivées dans les variétés de vanille, et une vanille brésilienne très parfumée, elle, dans la vanille bahianaise.

Comment Vanilla bicolor se pollinise-t-elle toute seule ?

Chez presque toutes les vanilles d’Amérique, une membrane, le rostellum, sépare le pollen du stigmate et empêche la fleur de se féconder elle-même. C’est pour cela qu’il faut une grosse abeille ou une main humaine, comme je l’explique dans comment les animaux font fleurir la vanille et comment faire fleurir un vanillier. La bicolor a contourné le problème de trois façons.

  • ›La fuite du stigmate. Son rostellum est aminci ou réduit. Le liquide visqueux du stigmate, sécrété en abondance, déborde et touche directement les grains de pollen, qui germent sur place. Pas besoin d’insecte.
  • ›Des fleurs qui ne s’ouvrent pas. Dans la région de Madre de Dios, en Amazonie péruvienne, environ 98,5 % des fleurs observées restent fermées. La fécondation se fait entièrement dans le bouton, qui se transforme aussitôt en fruit. Les botanistes parlent de cléistogamie.
  • ›Des fleurs ouvertes, quand même. Ailleurs, au Brésil ou dans les Caraïbes, certaines populations ouvrent leurs fleurs. Celles-ci offrent un vrai nectar, au fond du labelle, et un léger parfum végétal aux notes d’agrume. Elles attirent des abeilles à orchidées mâles et parfois des colibris, et la pluie peut aussi aider à l’autopollinisation. Mais la plante n’a pas besoin d’eux pour se reproduire.
À retenirDans la nature, 42,5 à 71 % des fleurs de bicolor donnent un fruit. Chez la planifolia, c’est moins de 1 %, et chez la pompona moins de 5 %. C’est toute la différence entre une vanille autonome et une vanille qui dépend d’un pollinisateur.

Où pousse Vanilla bicolor ?

Contrairement à ce que j’avais écrit, ce n’est pas une vanille exclusivement brésilienne. C’est une spécialiste des zones humides néotropicales, et surtout des marais à palmiers que les Péruviens appellent aguajales, dominés par le palmier bache, Mauritia flexuosa. Elle s’enracine directement sur le tronc et dans le feutre de racines du palmier.

L’aire de répartition de Vanilla bicolor
Région Pays
Caraïbes Cuba, République dominicaine, Haïti, Jamaïque, Trinité-et-Tobago
Amérique centrale Belize, Costa Rica, Salvador, Guatemala, Honduras, Nicaragua, Panama
Amérique du Sud Colombie, Venezuela, Guyanes, Équateur, Pérou et nord du Brésil

Abondante dans les bas-fonds marécageux, entre 100 et 500 m, elle se montre aussi très souple et a été recensée dans des forêts de montagne jusqu’à 1 700 m d’altitude. Aux Antilles, elle côtoie la vanille savannarum de Cuba, une autre amoureuse des palmiers.

Vanilla bicolor sent-elle la vanille ?

Non, et c’est la grande correction que je dois à mes lecteurs. Ses gousses sont sèches, non huileuses et contiennent très peu de vanilline : elles n’ont pas d’arôme vanillé. Elle n’a donc aucun avenir comme épice, ni en pâtisserie, ni en parfumerie. Le parfum vanillé des grands parfums vient de gousses de planifolia ou de tahitensis, ou bien de vanilline de synthèse, dont je vous parle dans vanille synthétique ou vanille naturelle.

Si vous cherchez une vanille brésilienne pour la cuisine ou les parfums, tournez-vous plutôt vers la pompona, la bahianaise ou la chamissonis, que je présente dans une gousse de vanille pour chaque envie, la promesse brésilienne.

Pourquoi Vanilla bicolor intéresse-t-elle autant les chercheurs ?

Parce que c’est un parent sauvage de la vanille cultivée. Les chercheurs appellent ainsi les espèces sauvages proches d’une plante cultivée, qui gardent des gènes que la culture a perdus. Or la planifolia de nos plantations vient de boutures d’un tout petit nombre de pieds, avec très peu de diversité génétique. La bicolor apporte trois atouts.

  • ›L’autopollinisation. Comprendre comment elle se féconde seule pourrait un jour aider à créer des vanilles moins dépendantes de la pollinisation manuelle, qui pèse lourd dans le prix de la vanille.
  • ›Les pieds dans l’eau. Elle supporte des sols gorgés d’eau en permanence, là où la planifolia pourrit. Un atout face aux maladies des racines, que je décris dans les maladies du vanillier.
  • ›Le chaud et le frais. Elle vit des marais chauds jusqu’à 1 700 m d’altitude, une souplesse précieuse face au changement climatique.

Quelles menaces pèsent sur Vanilla bicolor ?

  • ›L’orpaillage illégal. Dans la région de Madre de Dios, au Pérou, la recherche d’or détruit directement les sols et les cours d’eau des marais à palmiers.
  • ›Les grands chantiers. Des projets de barrage, comme sur le río Inambari, menacent d’inonder ou d’assécher ces zones humides.
  • ›La perte de gènes. Chaque population qui disparaît emporte des gènes d’autonomie et de résistance qu’on ne retrouvera pas.

Pour les autres vanilles sauvages, celles qui dépendent d’une abeille, la situation est encore plus grave : la déforestation et le réchauffement séparent peu à peu les plantes de leurs pollinisateurs. Pour les espèces qui n’ont qu’une seule abeille, le territoire qu’elles partagent pourrait reculer de 60 à 90 % d’ici 2050. La bicolor, elle, ne dépend de personne pour se reproduire, mais elle dépend entièrement de ses marais. La protéger, c’est protéger les aguajales.

Et pour goûter les vanilles du monde ?

La bicolor ne se mange pas, mais elle raconte l’histoire extraordinaire des vanilles, que je vous fais vivre aussi dans l’histoire de la vanille. Pour goûter les vanilles qui, elles, ont un parfum, voici ma sélection de qualité gourmet.

Et si la culture vous tente, commencez par comment cultiver et polliniser l’orchidée vanille.

Mon verdict : que retenir de Vanilla bicolor ?

Voici mon récapitulatif, critère par critère.

Vos questions fréquentes sur Vanilla bicolor

Qu’est-ce que Vanilla bicolor ?

Une orchidée liane sauvage d’Amérique tropicale, aux feuilles bordées de rouge, qui vit dans les marais à palmiers et se pollinise toute seule.

Vanilla bicolor et Vanilla wrightii, est-ce la même plante ?

Oui. Vanilla bicolor Lindl. (1838) est le nom accepté, Vanilla wrightii Rchb.f. (1865) en est un synonyme.

Peut-on cuisiner la vanille bicolor ?

Non. Ses gousses sont sèches et contiennent très peu de vanilline : elles n’ont pas d’arôme vanillé.

Où pousse Vanilla bicolor ?

Dans les Caraïbes, en Amérique centrale et en Amérique du Sud, jusqu’au nord du Brésil et au Pérou, surtout sur les palmiers Mauritia flexuosa des zones marécageuses, jusqu’à 1 700 m.

Pourquoi se pollinise-t-elle seule ?

Son rostellum est réduit : le liquide du stigmate touche directement le pollen. Au Pérou, 98,5 % de ses fleurs se fécondent même sans s’ouvrir.

Envie de goûter les vanilles qui, elles, sentent la vanille ?

Mes gousses préféréesCommencez par mes gousses de vanille de Madagascar gourmet, pollinisées à la main fleur par fleur, ou voyagez avec le coffret fagot de vanilles du monde.

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