Vous souhaitez tout savoir sur l’histoire du clou de girofle ? Après mes articles sur l’histoire de la vanille et l’histoire du poivre, je vous propose de découvrir comment ce petit bouton de fleur, né sur quelques îles volcaniques des Moluques, a voyagé jusqu’à la cour des empereurs chinois, sur les tables des papes, dans les cales de Magellan, puis dans les jardins de Pierre Poivre à l’île Maurice, avant de conquérir Zanzibar et Madagascar. Moi, Arnaud Sion, je travaille la vanille et les épices depuis 2010, et l’histoire du girofle est sans doute l’une des plus folles du monde des épices : monopoles, contrebande, guerres et arbres arrachés.
- › Le mot épice et la valeur des épices d’autrefois
- › Les épices à Noël, c’est historique
- › Parlons du clou de girofle dans l’histoire
- › L’arrivée en Europe du girofle
- › Les îles Moluques, la terre natale du giroflier
- › Le monopole hollandais et les girofliers arrachés
- › Pierre Poivre, l’homme qui a volé le girofle
- › L’exportation des girofliers dans le monde
- › Girofle, muscade et poivre : trois épices qui ont fait l’histoire
- › L’exportation des graines interdite, et le Brésil fait de même de nos jours
- › Le girofle aujourd’hui, une épice devenue abordable
- › Mon verdict
- › Vos questions fréquentes
Le mot épice et la valeur des épices d’autrefois
Le mot épice vient du latin species, qui désignait à l’origine une marchandise, une denrée d’une certaine « espèce ». Le mot peut désigner une grande variété de plantes : les poivres, la cannelle, le safran, la muscade, le girofle. Les épices se caractérisent par une puissance aromatique, olfactive et gustative incomparable.
Il faut savoir qu’autrefois, une épice était associée à une denrée rare et à un article de luxe. Venues de l’autre bout du monde, après des mois de voyage et de nombreux intermédiaires, elles coûtaient une fortune à leur arrivée en Europe. Au Moyen Âge, le girofle coûtait plus cher qu’un vêtement de qualité, et les épices pouvaient servir de cadeau diplomatique, de dot ou de moyen de paiement.
Je raconte la même folie pour deux autres épices dans l’histoire du poivre et l’histoire de la vanille.
Les épices à Noël, c’est historique
Si le girofle parfume nos fêtes de fin d’année, ce n’est pas un hasard. Au Moyen Âge, les épices étaient offertes lors des réveillons, des mariages et des baptêmes, sous forme de confitures sèches ou de dragées : les « épices de chambre », que l’on servait à la fin du repas. Les dragées de nos baptêmes et de nos mariages sont les héritières de cette tradition.
En France, les épices étaient aussi offertes aux juges, en guise de remerciement après un procès. Ce qui était au départ un simple geste s’est rapidement transformé en habitude, puis en obligation. Les anciens registres parlementaires rapportent la formule Non deliberetur donec solvantur species : « il ne sera pas délibéré tant que les épices n’auront pas été payées ». Peu à peu, l’argent a remplacé les épices, mais on a continué à parler d’« épices » pour ces frais de justice.
On dit parfois que l’expression « payer en espèces » viendrait de là. C’est une jolie histoire, mais la réalité est plus simple : épice et espèce viennent toutes les deux du même mot latin, species. Ce qui est sûr, c’est que la Révolution a supprimé ce système : la loi d’août 1790 sur l’organisation judiciaire a fait des juges des agents payés par l’État, rendant la justice gratuitement.
Pour la suite gourmande de cette histoire, lisez la petite histoire de France du pain d’épices.
Parlons du clou de girofle dans l’histoire
Concentrons-nous maintenant sur le clou de girofle. Le girofle voyage depuis très longtemps. Des archéologues ont retrouvé des clous de girofle sur le site de Terqa, dans l’actuelle Syrie, dans un contexte daté du deuxième millénaire avant notre ère. Si cette datation est juste, cela veut dire que le girofle des Moluques traversait déjà l’océan Indien et le Moyen-Orient il y a près de 4 000 ans.
Bien avant notre ère, les Chinois le connaissaient parfaitement. Sous la dynastie Han, les courtisans devaient mâcher quelques clous de girofle avant de parler à l’empereur, pour avoir une haleine fraîche. Car le clou de girofle, avec son parfum incomparable, donne bonne haleine.
Cependant, le giroflier n’est pas originaire de Chine, mais de l’Indonésie. Pendant des siècles, les clous passaient de main en main, des navigateurs malais aux marchands indiens, arabes et persans, si bien que personne en Occident ne savait d’où ils venaient vraiment. Au Ier siècle, l’auteur romain Pline l’Ancien évoque déjà un caryophyllon importé d’Inde pour son parfum : c’est l’ancêtre de notre mot girofle.
L’arrivée en Europe du girofle
Le girofle est bien présent dans l’Europe de l’Antiquité tardive. Le Liber Pontificalis, la chronique des papes, mentionne parmi les dons attribués à l’empereur Constantin, à l’époque du pape Sylvestre au IVe siècle, des quantités d’épices et d’aromates destinées aux églises de Rome, dont du girofle. Le détail des chiffres varie selon les versions du texte, mais le message est clair : c’était un cadeau digne d’un empereur.
Au Moyen Âge, ce sont surtout les marchands arabes qui approvisionnent l’Europe, par la mer Rouge, Alexandrie et les ports du Levant, d’où les épices repartent sur les navires de Venise et de Gênes. Les clous de girofle sont utilisés à Rome et en France tout au long du XIIe siècle, même s’ils restent un article de luxe. On les retrouve dans l’hypocras, ce vin épicé et sucré, dans les sauces de la cuisine médiévale et avec la viande de gibier.
À la fin du XIIIe siècle, le récit de Marco Polo décrit les pays des épices et fait rêver toute l’Europe. Mais les prix, gonflés par les intermédiaires, restent exorbitants. C’est ce qui va pousser les nations européennes à chercher une route directe vers les îles aux épices.
La pyramide des parfums du girofle à travers l’histoire
Les îles Moluques, la terre natale du giroflier
Les îles Moluques sont situées dans l’archipel indonésien, entre Sulawesi et la Nouvelle-Guinée. Le giroflier y poussait à l’origine sur cinq petites îles volcaniques du nord : Ternate, Tidore, Moti, Makian et Bacan. On a longtemps pensé que les clous de girofle venaient de Java, comme le poivre long, jusqu’à ce que les Portugais découvrent le giroflier sur sa terre natale.
Une véritable course aux épices s’engage à la fin du XVe siècle. L’Espagne finance Christophe Colomb, qui cherche les Indes par l’ouest et trouve l’Amérique. Le Portugais Vasco de Gama, lui, contourne le cap de Bonne-Espérance et atteint l’Inde en 1498. Les Portugais arrivent aux Moluques vers 1512 et s’installent à Ternate. En 1522, la Victoria, seul navire rescapé de l’expédition de Magellan, rentre en Espagne avec une cargaison de clous de girofle chargée à Tidore : sa valeur aurait suffi à couvrir une bonne partie du coût de toute l’expédition.
Les clous de girofle ont été en grande partie contrôlés par les Portugais au cours du XVIe siècle, tout comme le poivre. C’est aussi pour cela que certaines épices ont mis du temps à se faire connaître en Europe, comme je l’explique dans le poivre africain.
Sur ces îles, le giroflier faisait partie de la vie des familles. Selon une tradition souvent rapportée, on plantait un giroflier à la naissance d’un enfant, et l’on pensait que le destin de l’arbre était lié à celui de l’enfant. À Ternate, un très vieux giroflier, appelé Cengkeh Afo, est encore présenté comme l’un des plus anciens du monde.

Le clou de girofle, « gardien des Moluques », l’épice qui a lancé la course aux épices
Le monopole hollandais et les girofliers arrachés
Au début du XVIIe siècle, les Hollandais prennent le relais. La Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC), fondée en 1602, s’empare d’Amboine en 1605 et, en quelques décennies, chasse ses concurrents portugais, espagnols et anglais. Elle prend le contrôle du commerce de la muscade et du girofle, puis de la cannelle de Ceylan.
Pour tenir les prix, la VOC applique une politique brutale : elle concentre la culture du girofle sur Amboine et quelques îles voisines, et fait arracher les girofliers partout ailleurs, lors d’expéditions punitives en pirogues de guerre. Sortir une graine ou un plant des îles était sévèrement puni. Comme vous le voyez, les épices ont été sources de guerres pour le contrôle d’une matière première.
Une correction par rapport à ce que j’écrivais en 2022 : le grand massacre de cette époque concerne les îles Banda, en 1621, et il visait le monopole de la muscade. La conquête de Banda par la VOC a décimé la population de l’archipel, qui comptait alors environ 15 000 habitants. Le chiffre de 60 000 victimes que je citais n’est pas fiable, je le retire.
Pierre Poivre, l’homme qui a volé le girofle
La France va réussir l’exploit de briser le monopole hollandais. L’homme de la situation porte un nom prédestiné : Pierre Poivre, né à Lyon en 1719, ancien missionnaire devenu intendant des îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion).
Après plusieurs tentatives ratées, notamment des muscadiers morts faute de soins dans les années 1750, Poivre organise de nouvelles expéditions secrètes vers les Moluques. Celle de 1769-1770 rapporte à Port-Louis environ 450 plants de muscadier et une soixantaine de plants de giroflier, et d’autres arrivages suivent en 1771. Les plants sont acclimatés dans le jardin de Monplaisir, l’actuel jardin de Pamplemousses à Maurice. La première récolte de girofle de l’île de France est célébrée en 1777.
De là, les plants sont distribués à Bourbon, aux Seychelles, puis jusqu’en Guyane et aux Antilles. À La Réunion, la tradition retient le nom de Joseph Hubert, à Saint-Benoît : le giroflier qui lui avait été confié est considéré comme le père de la plupart des girofliers de l’île, grâce aux graines qu’il a distribuées aux planteurs. Cet arbre historique a fini par être déraciné par un cyclone au début du XIXe siècle, mais sa descendance a fait le tour de l’océan Indien.
L’exportation des girofliers dans le monde
Depuis les Mascareignes, le giroflier poursuit sa route. Il gagne Zanzibar vers 1818, où le sultan d’Oman Saïd ben Sultan, installé sur l’île à partir des années 1830, impose sa culture à grande échelle. Vers 1850, Zanzibar et Pemba sont devenus les premiers producteurs du monde. Il faut le dire clairement : ces plantations reposaient alors sur le travail de personnes réduites en esclavage.
À Madagascar, le giroflier est introduit au début des années 1820 sur l’île Sainte-Marie, puis il gagne la côte est, autour de Fenoarivo Atsinanana (Fénérive-Est), Soanierana Ivongo et Mananara. Cette région porte aujourd’hui le nom d’Analanjirofo, « la forêt de girofliers », et elle fournit l’essentiel de la production de la Grande Île. C’est la même côte que celle de la vanille, comme je l’explique dans où pousse la vanille.
Le girofle s’installe aussi aux Comores, au Sri Lanka, en Inde du Sud et au Brésil, dans le Baixo Sul de Bahia, où il est cultivé depuis l’époque coloniale. L’Indonésie, son berceau, a repris depuis longtemps la première place mondiale. Je détaille la carte actuelle et les chiffres dans où pousse le clou de girofle, et la culture de l’arbre dans comment pousse le clou de girofle.

Des Moluques aux Mascareignes, puis à Zanzibar et Madagascar : le girofle a voyagé d’île en île
Girofle, muscade et poivre : trois épices qui ont fait l’histoire
Ma lecture, échelle indicative de 0 à 5
Le radar compare trois épices qui ont dominé le commerce entre l’Asie et l’Europe. Le girofle et la muscade partagent un destin très proche : une origine limitée à quelques îles des Moluques, un monopole féroce, puis la contrebande de Pierre Poivre. Le poivre noir était beaucoup plus répandu et consommé en bien plus grandes quantités, mais il était moins rare. C’est une lecture historique et qualitative, pour comparer leurs trajectoires, pas une mesure chiffrée.
L’exportation des graines interdite, et le Brésil fait de même de nos jours
L’histoire du girofle montre une chose : celui qui contrôle les graines contrôle la richesse. C’est une leçon que beaucoup de pays ont retenue.
Le Brésil, où je vis depuis 2015, abrite l’une des plus grandes biodiversités du monde. Aujourd’hui, on ne peut pas sortir librement une graine ou une plante du pays : l’accès au patrimoine génétique et son envoi à l’étranger sont encadrés par la loi et demandent des autorisations. C’est particulièrement vrai pour les vanilles sauvages brésiliennes, très nombreuses, dont je parle dans toutes les vanilles du monde.
La différence avec l’époque de la VOC, c’est que l’objectif n’est plus de garder un monopole par la force, mais de protéger la biodiversité et de partager les bénéfices avec les communautés qui la préservent. Pour en savoir plus sur mon métier, lisez chercheur d’épices et de vanille.
Le girofle aujourd’hui, une épice devenue abordable
Après des siècles de luxe, le girofle est devenu une épice du quotidien. Sa culture s’est répandue sur trois continents, et les prix ont fortement baissé par rapport au Moyen Âge. Ils restent toutefois très irréguliers, au gré des cyclones, des sécheresses et de la spéculation, comme je le racontais dans la récolte de clous de girofle perturbée à Madagascar.
Une part importante de la production mondiale ne finit pas en cuisine : en Indonésie, le girofle sert surtout à fabriquer les kretek, des cigarettes aromatisées au girofle, et l’huile essentielle de girofle alimente la parfumerie et l’industrie, qui en extrait l’eugénol.
Pour découvrir l’épice elle-même, son goût et ses usages, commencez par qu’est-ce que le clou de girofle. Et pour savoir quand on cueille ces fameux boutons, lisez quand est récolté le clou de girofle.
Pour goûter aux épices de cette histoire, découvrez mon clou de girofle de Madagascar, ma noix de muscade, mon poivre long de Java et ma cannelle de Madagascar.
Mon verdict : l’histoire du clou de girofle
Voici mon évaluation, critère par critère.
Vos questions fréquentes
Vanilles du monde
Dans mon livre, je raconte les grandes vanilles du monde, leurs terroirs et les gestes pour bien les choisir, les conserver et les cuisiner.
